Tout agiter pour que rien ne bouge. Une critique du militantisme

Il y a bientôt un demi-siècle, l’Organisation des Jeunes Travailleurs Révolutionnaires publiait un texte intitulé « Le Militantisme, stade suprême de l’aliénation » qui n’a aujourd’hui pas pris une ride. Critique acerbe du militantisme, cet article dénonce le rapport sectaire aux luttes sociales entretenu par les organisations trotskistes, maoïstes, anarchistes et consorts, qui préféraient chercher un moyen de s’autovaloriser socialement – selon leurs propres critères folkloriques – plutôt que d’œuvrer véritablement au combat révolutionnaire.

Depuis, l’effondrement du vieux mouvement ouvrier n’a pas signifié la mort du militantisme qui a subsisté sous d’autres formes, s’entourant parfois d’oripeaux « autonomes » ou « libertaires » prétendant s’opposer à la bureaucratie des groupuscules léninistes désormais relégués aux oubliettes de l’Histoire.

Ce qui rassemble ces diverses organisations gauchistes en apparence radicalement différentes, c’est que toute leur activité pratique n’est qu’une pure manifestation autoréférentielle d’une idéologie quelconque, et qu’elles s’organisent non pas sur une base de classe mais selon les besoins artificiels qu’impose leur logiciel militant. Partout, c’est l’idéologie qui prédomine.

Ce n’est pas tant la finalité de l’action en elle-même qui importe mais le fait qu’elle soit conforme aux principes édictés par les dogmes de leur tradition politique : telles modalités de lutte seront considérées comme intrinsèquement « révolutionnaires » et constamment mises en avant, indépendamment du contexte dans lequel elles sont censées puiser leur pertinence.

Rien n’est révolutionnaire par essence, comme s’il suffisait de faire grève très fort pour mener à la grève générale ou prendre d’assaut une banque pour provoquer le soulèvement du prolétariat. Chaque lutte, chaque tactique, s’inscrit nécessairement dans une conjoncture sociale spécifique, et ce sont les paramètres extrêmement variables du moment présent qui confèrent sa force au « mouvement réel ». 1

La caractéristique principale du militantisme est précisément qu’il cherche à apposer ses schémas idéologiques sur des populations « non politisées » afin de les faire adhérer à la cause en espérant que les militants ainsi « conscientisés » fassent effet boule de neige en amenant à leur tour de nouvelles recrues et ainsi de suite. Tout cela dans le but de faire grossir le parti ou l’organisation, tout « affinitaire » ou « autonome » qu’elle se targue d’être.

Le prolétariat est alors perçu comme un réceptacle passif, réformiste par nature, auquel il s’agirait d’inculquer des valeurs « révolutionnaires », ou plutôt de les transmettre puisqu’elles sont déjà contenues chez les militants eux-mêmes, à l’aide d’une bonne dose de volontarisme.

Tout ce qu’il reste à faire, c’est parvenir à canaliser une force politique assez puissante comme condition préalable à la révolution, qui ne serait alors plus qu’une simple formalité de prise de pouvoir, la victoire d’un « monde » sur un autre.

En dehors des questions de forme (qui demeurent cela dit primordiales), ce que d’aucuns nomment l’appélisme présente en réalité des similitudes flagrantes avec le vieux léninisme attaché à la « construction du parti ». On y retrouve l’idée qu’une poignée d’activistes-militants formerait une avant-garde à qui incomberait la tâche de conscientiser et d’organiser la classe ouvrière pour les uns, de « débloomiser » les « individualités » pour les autres (« Le renversement du capitalisme viendra de ceux qui seront parvenus à créer les conditions d’autres types de rapports », L’Appel, Proposition VI, p.65).

Comme si certaines subjectivités éclairées pouvaient en quelque sorte se disjoindre du rapport social capitaliste qui les constitue pour devenir des sujets autonomes non situés socialement et capables de porter un jugement objectif et transhistorique sur le monde qui les entoure, comme s’ils étaient en un sens déjà communistes, voire même libérés des rapports sociaux structurels qui régissent les interactions entre individus par leur prétention à être « safe » et « déconstruits ».

On peut bien repeindre un état-major bolchevik en « communauté » comme d’autres entendent déguiser leur proto-Etat sous le nom plus séduisant de « confédéralisme démocratique », la priorité reste d’emmagasiner des forces sous la bannière du -isme. Ensuite il suffirait d’appuyer sur le bouton magique du militantisme pour déclencher la diffusion instantanée de la « conscience de classe » et accomplir la prophétie.

Les avant-gardes, consciemment ou non, s’accommodent de la crise et de l’exploitation ininterrompue des prolétaires par les capitalistes. Elles conceptualisent, spéculent, font de la pensée sur de la pensée et pour de la pensée afin de déblayer le chemin rocailleux de la révolution pure et parfaite où elles feront office de guides. Le « militant révolutionnaire » est le porteur de la vérité, de la science dialectique, d’une certaine conscience de l’état du monde, et ce en tout temps.

Son rôle social est donc prédéterminé par son activité politique et c’est ainsi qu’il s’attache à des épiphénomènes, produit des discours, cherche à « orienter » le cours d’une lutte pour justifier, pour légitimer la place qu’il occupe. Lénine, reprenant Kautsky, fait preuve d’un idéalisme certain lorsqu’il affirme que « le porteur de la science » est l’intellectuel bourgeois, car en réalité le prolétariat porte toutes les contradictions de la science bourgeoise en lui, et il l’exprime. Les intellectuels sont l’arrière-garde du mouvement réel.

A entendre certains militants s’auréolant d’une centralité politique fantasmée, la réussite de la lutte contre une loi dans laquelle l’Etat a engagé toutes ses forces dépendrait de l’action isolée de quelques centaines « d’agitateurs professionnels », reprenant de fait l’argumentaire policier. Si l’occupation n’a pas tenu, c’est à cause de trois bureaucrates en herbe du NPA qui monopolisaient le temps de parole avec leur mégaphone ; si la manif’ n’a pas conduit à la prise de l’Elysée, c’est la faute de quelques centaines d’autonomes en k-way qui ont cassé les vitres d’un McDonald’s.

On épargne sa chapelle de ses propres errements, et on rejette la responsabilité de l’échec au moyen de projections idéelles qui auraient la capacité de visualiser ce qu’aurait produit à un instant X ou Y telle ou telle tactique alternative.

L’idéologie à la dérive

Le prolétariat est ce qu’il est, et il n’a que faire des idéologies colportées par les gauchistes de tout poil, qui s’imaginent que les discours qu’ils produisent à longueur de temps marqueront une rupture qualitative dans le cours de la lutte des classes.

« Dans un cas comme dans l’autre, cette mutation découle du contexte général de la société. Tant pis pour ceux qui cherchent un levier pour soulever le monde. Les intérêts réels du prolétariat ne peuvent être défendus aujourd’hui par personne ni aucune organisation, mais par une rupture nécessairement violente avec tous les pouvoirs, gouvernements, partis, syndicats, etc. Son déclenchement et son dénouement ne dépendent pas de l’initiative de minorités révolutionnaires, bien que leur action y contribue. »

Jean Barrot, Pour une critique de l’idéologie antimilitariste

Il n’est pour autant pas question de mépriser les luttes plus « quotidiennes » sous le prétexte fallacieux et déterministe que la crise insurrectionnelle arrivera bien d’elle-même quoi qu’il advienne et que tout combat mené entre-temps resterait enfermé dans le cadre des structures fétichistes du capital. N’oublions pas que de la participation active aux grèves, au syndicalisme de terrain, au soutien aux migrant.e.s, à la défense des ZAD etc, dépendent directement la survie de nombreux individus.

Mais ce sont toujours les mêmes éléments de langage qui sont ressassés dès que l’occasion se présente – c’est-à-dire dès que la séquence sociale remet un peu de conflictualité au goût du jour.

Ainsi, à chaque Assemblée Générale étudiante se réserve une heure où seront évoquées les questions portant sur cette fameuse « convergence des luttes », qui consiste en réalité à superposer de manière arbitraire une somme indifférenciée de « luttes » diverses et variées. On se contente alors généralement d’un petit discours marketing, d’un vote à main levée de principe au sein d’une assemblée tout à fait ignorante de la question, et le droit nous est accordé d’inscrire quatre lignes et demie dans le compte-rendu de l’AG qui sera posté sur Facebook, histoire d’exister politiquement.

Grâce à cette technique subtile, l’AG peut traiter de problématiques féministes, antiracistes, écologiques, anticarcérales, antivalidistes, toucher un mot sur la grève des postier.e.s du coin, soutenir les peuples kurde et palestinien et tutti quanti, et tout cela en moins de 30 minutes.

L’idéologie permet de faire gagner beaucoup de temps, d’être solidaire d’à peu près tout le monde et de ne pas trop s’investir en profondeur. Les interventions sont faites, le cahier des charges est bouclé et on peut se remettre au boulot en passant au point suivant de l’ordre du jour.

C’est oublier que cette fameuse « convergence » qui fonctionne comme une formule incantatoire ne peut se réaliser effectivement que sur des bases concrètes, faute de quoi elle ne restera qu’une idée en l’air virevoltant dans les discours gauchistes. On se demande bien comment l’occupation de Tolbiac par des étudiants des classes moyennes supérieures peut s’articuler avec la grève que mènent des travailleurs sans-papiers au fin fond du 94 si cette « convergence » ne sort pas de l’amphi où elle a été proclamée. Et même si des efforts peuvent être faits en ce sens, par exemple au moyen de caisses de soutien, une unité durable ne se formera qu’à condition de reposer sur des bases matérielles communes, ou tout du moins d’y tisser des liens qui dépassent le niveau du slogan.

Il est tout à fait inutile de répéter à tout va qu’il faut « converger » comme si c’était une question de mauvaise volonté de la part des organisations antiracistes ou des éboueurs en grève de ne pas rentrer dans la danse du mouvement étudiant parisien, pas plus que ce n’est pas à cause du machiavélisme de Philippe Martinez que les fonctionnaires qui cherchent à défendre le service public ne s’allient à des anarchistes dont le but est de détruire l’Etat.

L’universalisme hors-sol sous-jacent à l’exaltation du « tous ensemble » occulte les conflictualités sociales qui existent à l’intérieur-même des secteurs en lutte, et force est de constater que malgré les appels incessants de la gauche blanche à ce que le bon peuple de France fasse la fête à Macron l’oligarque, les insurrections ne sont pas venues. L’union sacrée du mouvement social ne pourra s’affranchir des problématiques raciales, de classe et de genre qui segmentent matériellement les acteurs de la lutte.

C’est aisé pour un étudiant carriériste de donner du « on » et du « nous » dans les tracts de l’UNEF, mais à la moindre concession du gouvernement et un passage à la télé pour garder la tête haute, ce « on » se parera de déclarations grandiloquentes et rentrera chez soi, laissant derrière lui celles et ceux qui estiment ne pas avoir atteint leur objectif.

De même, les plus marxistes des gauchistes se plaisent à exhorter la « lutte des classes », qui serait l’alpha et l’omega des luttes anticapitalistes. C’est mécanique : le prolétariat doit prendre conscience de ce qu’il est, prendre les armes, faire la lutte des classes et pouf, ça fait du socialisme.

Cette recette de la révolution ne comprend pas que la lutte des classes n’est pas simplement un stade de guerre ouverte où les ouvriers en colère feront feu sur la bourgeoisie, mais ni plus ni moins que la contradiction fondamentale du mode de production capitaliste. Le rapport d’exploitation conflictuel est ce sur quoi il repose, et la lutte des classes sera toujours d’actualité (parfois larvée sous la forme d’un discret gel des salaires, parfois plus ouverte et spectaculaire par le biais d’émeutes) tant que les capitalistes tenteront de maintenir leur taux de profit en augmentant la plus-value absolue. En période de crise et de recul social, les offensives patronales attaquent de plein fouet les prolétaires, et ces derniers répondent en résistant par tous les moyens qui leur semblent nécessaires.

Dans cet affrontement, chaque pôle antagonique cherchera à s’approprier la plus grande part de survaleur : c’est cela la lutte des classes. Et ce n’est pas parce que le milliardaire américain Warren Buffett a déclaré « Il y a une lutte des classes et c’est ma classe, celle des riches, qui est en train de la gagner » qu’un concept primordial d’économie politique marxienne peut se retrouver dévoyé de la sorte pour ne devenir rien de plus qu’une « guerre » qu’il faudrait « gagner », ce qui est totalement dénué de sens.

Certes la bourgeoisie possède un ascendant certain sur les milliards de prolétaires qu’elle exploite continuellement, mais comment pourrait-elle remporter définitivement ce qui constitue une dynamique indépassable du capitalisme, puisqu’elle en garantit le fonctionnement même ? La lutte des classes ne se terminera qu’avec l’abolition des classes sociales co-constitutives du rapport social capitaliste.

Les gauchistes peuvent bien s’égosiller en blâmant des prolétaires incultes qui achètent du Nutella en promotion en lieu et place de lire Marx et faire la révolution, la rupture sociale révolutionnaire ne les laissera pas plus indemnes que les consommateurs de pâte à tartiner.

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1. Marx définit le communisme comme « le mouvement réel qui abolit l’ordre des choses existant », c’est un cheminement historique et matérialiste.

KT & NF

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