Mondialisation et prolétariat (partie 2) – Comment la dette et la loi garantissent les bas salaires ?

Nous avons vu dans la partie 1 que dans les années 80 et 90 les capitalistes intègrent à leur chaîne d’accumulation des masses de travailleurs et travailleuses du tiers-monde. Nous allons voir comment la mondialisation s’est structurée avec l’endettement des pays pauvres et l’obstruction à la circulation des prolétaires pour générer des zones de travail intensif payés une misère.

La fin de l’ancien compromis entre les classes

Ce qui avait cours dans les pays industrialisés avant la mondialisation c’est le fordisme. Le fordisme est à la fois un modèle d’organisation de la production et un compromis social. Il apparaît aux États-Unis pendant la première guerre mondiale, et il disparait dans la restructuration-mondialisation entamée dans les années 80. Le fordisme c’est la mise en place d’une chaîne de montage ayant recours à beaucoup de machines ainsi qu’à une déqualification et une division accrue du travail, ce qui permet de produire énormément à bas coût. Ainsi, de nombreux produits fabriqués par les prolos leur sont désormais accessibles (maison, voiture, ect).

Le compromis fordiste (compromis entre travailleurs-euses et capitalistes on s’entend) c’est donc une équivalence relative entre ce qui est produit et ce qui est consommé par le prolétariat pour reproduire sa force de travail (1). Nous ne pouvons pas rentrer ici dans les détails de la crise du fordisme, retenons simplement que la crise des années 70 a rendu ce modèle désuet. Et la mondialisation a rendu l’équivalence présentée ci-dessus totalement obsolète pour le capital.

Ainsi, avec la crise du fordisme, les capitalistes délocalisent une partie des industries du centre (Europe, USA, Japon) vers la périphérie (principalement l’Asie). Mais la division internationale du travail dans la mondialisation n’est en aucun cas un phénomène naturel : elle est le fruit d’une structuration asymétrique entre pays du centre et pays périphériques par… l’endettement.

L’endettement des États et les bas salaires

Durant les années 1970 les banques occidentales, dopées par l’argent du pétrole, multiplient les prêts aux États en développement. De nombreux pays pauvres empruntent pour l’achat de machines nécessaires à l’industrialisation. Ces pays veulent atteindre une forte capacité de production nationale pour ne plus dépendre des importations des anciennes puissances coloniales.

Mais la crise de la seconde moitié de la décennie 70 passe par là, et voilà qu’en 1982 le Mexique est le premier à annoncer qu’il n’est pas en mesure de rembourser ses dettes.

Ainsi aux origines de la mondialisation on trouve notamment la négociation de l’annulation d’une partie de la dette du tiers-monde. C’est l’un des éléments centraux de la restructuration de l’économie capitaliste.

Comment cela se passe ?

Acte 1 : Une bande d’experts du FMI (c’est à dire des économistes ultra-libéraux) débarque dans un pays. Ils rendent un rapport qui indique quelle partie de la dette peut être annulée et surtout comment faire pour rétablir l’économie locale.

Acte 2 : Ce sont les négociations entre le FMI, la Banque Mondiale et l’État concerné. Ils conviennent ensemble de réformes économiques nécessaires. Ce sont les fameux Programmes d’Ajustements Structurels (PAS).

Acte 3 : Les gouvernements prennent des mesures d’austérité extrêmes contre les prolos et les petit-es paysan-nes. Dans certains cas, notamment en Amérique latine, il faudra tout le savoir-faire de dictatures militaires en termes de maintien de l’ordre pour faire passer la pilule.

fmi tournée mondiale

En quoi consistent ces « ajustements structurels » ?

Pour annuler leur dettes les États du tiers-monde se font racketter par le FMI
et la Banque Mondiale qui sont alors en position de force pour imposer le PAS. Il s’agit de :

  • Privatiser l’économie : Notamment avec des mesures de déréglementation des prix de la main-d’œuvre, et de suppression des conventions collectives. Ainsi que des réductions des prestations sociales.
  • La mise en place et la généralisation d’une TVA forte.
  • Favoriser l’industrialisation de l’agriculture en expropriant les petites cultures vivrières, pour favoriser l’exportation de produits agricoles.
  • Abandonner de toutes les mesures protectionnistes.
  • De manière générale, favoriser les exportations de produits de base (matière premières agricoles et minières principalement). La production se réduit à un certain nombre de produits simples nécessitant plus de travail direct que de machines, contrairement aux industries intermédiaires ou de pointes.
  • Dans le secteur public : Réduire les effectifs, baisser les salaires, baisser les dépenses d’équipements, diminuer drastiquement les budgets des politiques sociales (santé, éducation, logement…). Ce qui signifie que le FMI préconisait purement et simplement à des États de fermer certaines écoles et certains hôpitaux !
  • Privatisation des entreprises publiques.

En d’autres termes c’est un coup d’arrêt au projet des pays du tiers-monde de se développer sur le modèle des pays occidentaux. C’est à dire de créer un système d’accumulation du capital national et autonome, dans lequel la production serait consommée par la population locale. La fin du fordisme en occident est aussi la fin du modèle de développement autocentré dans les pays en développement. Sous la pression de la dette ils doivent renoncer à l’industrialisation et au développement du machinisme. La croissance se base alors sur le coût extrêmement bas de la main d’œuvre.

Alors que de nombreux pays pauvres avaient fraichement vaincu le joug colonial et pensaient s’émanciper de l’impérialisme par la libération nationale, la dette les contraints à nouveau de se structurer selon des standards libéraux.

L’endettement contraint la plupart des pays à accepter la dérégulation des modalités de vente de la force de travail en défaveur des travailleurs.

Ainsi dans son dossier « Les laboratoires de l’exploitation » le Monde Diplomatique de janvier 1997 écrivait :

« Dès lors que les pays du Sud sont contraints, par leurs riches créanciers, d’exporter pour rembourser la dette, on voit mal comment ils pourraient renoncer au seul avantage comparatif dont ils disposent [c’est-à-dire le faible coût de la force de travail]. » (2)

Le capital constant (machines, matières premières) étant responsable de l’endettement c’est sur le capital variable (les salaires) que doit nécessairement se porter la pression.  Les pays de la périphérie ne peuvent produire principalement qu’avec la plus-value absolue : celle qui s’appuie sur le capital variable a défaut de pouvoir s’armer de capital constant.

Après avoir vu les effets de la dette, intéressons-nous à un autre levier central de la mondialisation : la dérégulation des mobilités.

 

fmi dehors

Les salaires tirés au plus bas sont garantis par la dette, mais aussi par la loi

Comme nous l’avons vu plus haut, les PAS ont imposé la libre circulation des capitaux. Autrefois taxés ou régulés, les capitaux s’étendent dans les zones de libre échanges globales avec la mondialisation. Or, ce libéralisme n’existe que pour le capital : les travailleurs, eux, ne bénéficient pas de la libre circulation et bien au contraire, ils se heurtent à des mesures limitant l’immigration dès les années 70 (3).

Cette déconnexion entre les « capitaux hypermobiles » et les « travailleurs non libre de circuler » est la cause de la mise en concurrence des prolos entre eux. Pour attirer les capitaux, les prolétaires doivent accepter des salaires au plus bas. Ce chantage ne peut tenir que parce qu’il y a interdiction d’aller chercher un meilleur salaire ailleurs. C’est cette course au salaire les plus bas que l’on appelle le « dumping social ». Contrairement à ce que prétendent les Le Pen, Zémours et autres nationalistes à la con la restriction de l’immigration et la surveillance des frontières, loin d’être des mesures « antimondialistes » vont au contraire de pair avec la libre circulation des capitaux et la surexploitation des travailleurs.

Le libre déplacement des capitaux s’exprime dans une inégale capacité d’investissement entre pays. Dans les pays développés les sorties d’IDE (Investissements Directs à l’Étranger) sont nettement supérieures aux entrées (87,3% sorties contre 58,6% entrés) dans les pays en développement la situation nationale est inverse (11,4% contre 36%) (4).

L’iniquité technologique doublée de l’inégalité spatiale

L’incapacité des pays périphériques à produire de la technologie de pointe, ou de pouvoir en importer suffisamment pour atteindre les standards de productivité des centres, incite à garder les salaires au plus bas.

Dans un marché mondial où il y a plus de travailleurs-euses que de travail, la dérégulation de la mobilité en faveur du capital lui permet d’organiser un dumping social à l’échelle globale. Le capital cesse d’évoluer sur des aires nationales circonscrites pour se déplacer désormais là où la force de travail y est la moins couteuse. Ainsi la part des salaires dans le revenu mondial diminue de 65% à 60% entre 1990 et 2010 (5) malgré l’augmentation du nombre de salarié-es dans la population mondiale (de 33% à 42% de 1992 à 2012 selon l’OIT).

La mondialisation est un bouleversement qui restructure le capital (en le centralisant), le procès de travail (en y réintégrant la plus-value absolue comme moteur) et l’espace, en y créant un zonage d’interdépendances asymétriques.

Dans cette dynamique de contre-révolution libérale qu’est la globalisation, les États décolonisés sont contraints de déréguler les modalités de la vente de la force de travail en défaveur du prolétariat pour attirer les capitaux. Ainsi, les fortes disparités issues de la colonisation sont maintenues et intensifiées, le prolétariat de la périphérie est pris en étau entre les dettes, l’impossibilité de s’équiper et l’obstruction à la circulation. La division internationale du travail, centrée sur l’export, organise alors les disjonctions spatiales qui garantissent la déconnexion entre salaire et production.

migrant

Article originellement publié sur https://swaggcocos.wordpress.com/

(1)              Ce que nous disons là est très simplifié et n’est donc que partiellement vrai dans tous les pays dans lesquels régnait le fordisme une grande partie du prolétariat était exclu d’un tel compromit. Principalement les ouvrières et les ouvriers spécialisés souvent immigrés dont les conditions de vie et de travail étaient extrêmement précaires et marquées par la surexploitation.

(2)          On passera sur le fait que le Monde Diplo oublie qu’il existe aussi des capitalistes originaires des périphéries et que ce n’est pas sous la contrainte de quelques créanciers que ceux-ci se lancent dans l’exploitation des prolos.

(3) Rappelons qu’une majeure partie des migrations de longue distance étaient forcées au XVIIIe siècle (esclavage, bagne, colonie militaire). Elles sont devenues quasi libres au XIXe siècle et même encouragées dans les années 1960. Puis, les migrations intercontinentales deviennent  limitées à partir de la crise des années 1970, et enfin prohibées pour une grande partie du prolétariat mondial.

(4) Chiffres de 2004 fourni par la CNUCED, World Investment Report, 2005 (en Anglais)

(5)  Chiffre de « Why have wage shares fallen ? », étude de Stockammer pour l’OIT.

 

 

 

 

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