Les livreurs de Glasgow en grève contre les baisses de salaire

Article original écrit par Stan Mills pour Notes From Below

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Quand UberEats réduit le salaire des travailleurs, ils ripostent!

Lundi 10 septembre dernier, les livreurs Uber Eats de Glasgow, organisés au sein du Couriers Network Glasgow (CNG: Réseau des Coursiers de Glasgow), ont refusé de travailler et ont organisé une manifestation devant les bureaux Uber dans le centre-ville. Ils ont également été rejoints par des soutiens des IWW*, du syndicat étudiant Strathclyde UCU et d’autres. Jusqu’ici c’est la plus importante des actions auxquelles a pris part la branche de Glasgow du Couriers Network, qui depuis sa création en mars dernier s’évertue à bâtir une organisation solide.

Etat des lieux

Pour un tarif de base de 2,80£ par commande, Uber Eats applique un bonus (appelé coefficient multiplicateur), permettant de revaloriser le salaire des livreurs. Ce « coefficient » varie en fonction du temps et des différents quartiers de la ville. Il fonctionne comme un mécanisme du marché pour rééquilibrer l’offre et la demande de main-d’œuvre, en veillant à ce que les livreurs aillent travailler dans les zones éloignées, ou plus tranquilles. En réalité, sans ces coefficients, les salaires de base restent trop bas pour pouvoir gagner sa vie. Ce qu’Uber semblait reconnaître puisque, jusqu’il y a un mois, ils maintenaient les coefficients de Glasgow à 1,3 ou plus (soit environ 30 % de plus que le salaire de base), même dans les quartiers de la ville où l’activité est plus forte.

A la suite d’un nouveau mauvais bilan financier, et alors qu’ils achevaient leur expansion dans toute la zone urbaine autour de Glasgow, Uber a décidé de réduire progressivement ces bonus. Au cours du dernier mois, le centre-ville a rarement bénéficié d’un coefficient multiplicateur supérieur à 1,2 à midi et en soirée, tandis qu’ils restaient souvent inférieur à 1,1 pendant la journée. Cette réduction du paiement par commande a mis les livreurs en colère. On s’est aperçus, avant même d’envisager des actions collectives, que ce mécontentement affectait le service d’Uber. On a alors vu des files de commandes en attente chez McDonalds, et de plus petits restaurants se plaignant que les coursiers rejetaient ou annulaient leurs commandes…

Jeudi dernier, nous nous sommes connectés pour découvrir que notre application ne proposait aucun bonus dans la plupart des zones de la ville. Cela signifiait que, sans faire trois livraisons ou plus par heure, il était impossible d’atteindre le salaire minimum. Trois livraisons de l’heure, ça ne semble pas grand-chose, mais pour y arriver, il faut surtout de la chance : si une commande n’est pas prête à notre arrivée au restaurant, ou si nous devons nous déplacer plus de 10 minutes juste pour en récupérer une, ou encore si le client prend un moment pour ouvrir la porte, il y a de fortes chances de ne pas les atteindre.

Alors que l’été a été rythmé par des mécontentements discrets, la disparition de ces bonus le jeudi 6 septembre a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Sur les groupes de discussion, et pendant les attentes de commandes sur les trottoirs des McDonald’s, les coursiers montraient leur colère et affirmaient être prêts à passer à l’action contre Uber.

Ce soir-là, à quelques jours de la semaine des rentrées universitaires (très rentable pour Uber Eats), nous avons décidé d’encourager les coursiers à se déconnecter dès le lundi après-midi et à se rassembler à l’extérieur des bureaux Uber dans le centre-ville. Nous avons fait passer le mot sur plusieurs groupes de discussion et en distribuant des tracts pendant nos tournées. Pour ma part, j’ai eu l’occasion de discuter avec environ 7 ou 8 coursiers le jeudi soir, tous étaient en colère et déterminés à participer aux actions à venir.

Vendredi après-midi, 36 heures après la disparition des bonus, Uber a envoyé un message via l’application expliquant qu’une « erreur technique » avait causé le problème, et qu’en fait les coefficients devaient rester à 1,1, soit 3,20 £ la commande plutôt que 2,80 £. Les bonus devaient réapparaître l’après-midi même vers 16 h, expliquaient-ils, et que nous serions remboursés pour le manque à gagner des deux jours précédents. En plus de cela, plusieurs bonus du type « 10£ de gagnées pour quatre livraisons réalisées entre 18:00 et 20:00 » ont été proposés.

Cette « solution technique » et les nouvelles promotions ont été vues pour la grande majorité comme une tentative d’Uber de faire marche arrière et de sauver les relations entre eux et les livreurs. Ces derniers étaient quand même motivés à poursuivre l’action le lundi.

La Grève

Le lundi midi, nous avons mobilisé des sympathisants de notre local de l’IWW pour écrire aux « restaurants partenaires » d’Uber Eats, expliquant la colère des livreurs et pourquoi le service allait être lent cet après-midi. Nous leur avons également demandé de soutenir les coursiers, en coupant leurs applications ou en adressant des plaintes à Uber en notre nom. L’idée était de faire passer le mot sur le mécontentement des coursiers et, de façon indirecte, d’établir un certain niveau de compréhension avec les employés des restaurants.

Lundi à 15h, sous les slogans « Que fait-on quand les coeff’ sont merdiques ? Grève! Grève! Grève! » ainsi que « Quatre livres la livraison! », les pancartes fait-maison ainsi que la musique liée au monde du vélo, des coursiers ont commencé à se rassembler rue Buchanan, la rue piétonne du centre-ville où se trouvent les locaux d’Uber. Nous avons également été rejoints par notre syndicat (Clydeside Industrial Workers of the World (IWW)), une délégation du syndicat étudiant Strathclyde University and College Union (UCU) et d’autres partisans de divers groupes, dont le Scottish Education Workers Network (SEWN), le Revolutionary Communist Group (RCG) et même un membre des Independent Workers of Great Britain (IWGB) qu’on avait invité.

Plus d’une vingtaine de livreurs étaient présents, la plupart masquant leur visage derrière des foulards ou des masques respiratoires pour cacher notre identité et éviter d’être blacklistés. D’autres coursiers qui n’étaient pas au courant de l’action nous ont vus dans la rue et se sont joints à nous. Nous avons distribué plusieurs centaines de tracts, expliquant nos revendications à un public majoritairement sympathique et solidaire, et nous avons fait beaucoup de bruit.

Nous sommes restés devant le bureau d’Uber dans l’espoir d’interpeller le personnel du bureau qui partait à 4h. Mais quand nous nous sommes rendu compte qu’ils ne sortaient pas ou qu’ils s’étaient sans doute faufilés par derrière, nous avons commencé à défiler dans la rue vers un McDonalds d’où viennent beaucoup de nos commandes dans le centre-ville, tout en continuant de chanter, jouer de la musique et de discuter avec les passants.

Faire avancer les choses:

Lorsque la bruine s’est transformée en pluie, une quinzaine de livreurs sont partis prendre une bière pour un débriefing informel. La joie était totale et nous avons discuté des prochaines étapes possibles. Il a été convenu que nous devrions maintenir la pression avec une sorte d’événement ou d’action tous les lundis jusqu’à ce qu’ils arrêtent de mettre en place des coefficients inférieures à 1,3.

Parmi les autres sujets de discussion, nous avons convenu d’une politique collective de tolérance zéro à l’égard des temps d’attente trop longs en restaurant en encourageant tous les coursiers à annuler les commandes s’il faut plus de 10 minutes au restaurant pour la préparer. Nous avons également pensé à produire des produits dérivés pour alimenter un fonds d’urgence en cas de blessure d’un coursier (une stratégie utilisée par les anciens coursiers à vélo). Nous avons également discuté de la manière dont, dans le cadre de la campagne en cours du réseau national des livreurs, nous pourrions exiger plus de transparence de la part d’Uber, en particulier en ce qui concerne les résiliations de contrats et l’accès aux données sur l’activité de la plateforme (nombre de coursiers connectés, nombre de commandes, etc.).

Tout au long de l’action de lundi, nous n’avons jamais essayé de nous adresser directement à Uber. Nous sommes satisfaits que notre demande d’un minimum de 4£ par commande ait été entendu et de leur avoir montré que nous étions capables de mobiliser rapidement des coursiers et des sympathisants. Si nos demandes étaient satisfaites nous serions les premiers à le savoir, mais chacun d’entre nous qui a visité le bureau ou assisté à une  » séance d’information » connaît leur capacité à raconter des conneries.

Uber a cependant répondu à la presse en affirmant qu’au cours de l’été, « les livreurs utilisant notre application ont gagné en moyenne 9 £ de l’heure ». Cette réponse a été vivement critiquée par ces derniers, qui ont souligné que ces heures ne représentent que celles où ils étaient connectés, et ne tiennent pas compte du temps d’entretien des véhicules, des congés maladie ou vacances, ni des frais d’entretien, des téléphones, des factures mobile, etc. On a également mis en avant le fait que cette rémunération horaire « moyenne » ne tenait pas compte des heures de travail antisociales (de nuit, le WE, etc.), et de l’incertitude d’aller travailler sans savoir si on va réaliser 10 £ ou 4 £ par heure.

Nous avons planifié une série d’activités à lancer tous les lundis, notamment des activités sociales ou des projections de films pour les coursiers, et nous prévoyons très probablement de refaire ce qu’on a réalisé cette semaine.

Dans l’ensemble, il s’agit de l’action la plus audacieuse réalisée jusqu’à présent par la section de Glasgow du Couriers Network et nous sommes extrêmement satisfaits de la manière dont elle s’est déroulée. Dans les jours qui ont suivi, nous avons bénéficié d’une large couverture médiatique, ce qui nous a permis d’accroître notre visibilité et la confiance des livreurs dans nos stratégies. Mais surtout, nous avons montré à Uber que nous sommes une force avec laquelle il va falloir compter, capable de perturber le service en nous déconnectant collectivement sans préavis et pendant une période de forte activité.


*Industrial Workers of the World: syndicat de lutte présent principalement en Grande Bretagne et aux Etats-Unis

 

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