Entretien avec les salariés grévistes de la logistique de Paris 1

Depuis le 19 septembre a débuté, au centre Pierre Mendès France (plus communément connu sous le nom de « Tolbiac »), une grève des personnels logistiques du service intérieur de l’Université Paris 1. A la suite de la mobilisation contre la reforme de la loi ORE, libéralisant en faveur des enfants des différentes strates de la bourgeoisie les conditions d’entrée à la fac, la direction de l’Université avait fait la promesse de renouveler tous les contrats des personnels d’accueil, promesse non tenue puisque, dans une totale informalité, deux salariés ont appris que leurs contrats ne seraient pas renouvelés.

Dans cet entretien, on comprendra que les non-renouvellements de postes sont aussi bien économiques que politiques. Ces non-renouvellements, non justifiés, s’accompagnent du recrutement de nouveaux personnels : la direction cherche à briser ce qu’il reste d’unité chez les travailleurs qui font vivre l’Université en les remplaçant par d’autres travailleurs plus malléables et moins protégés. Il s’agit, comme bien souvent aujourd’hui, de casser toute entente des travailleurs prolétaires (souvent organisés dans diverses inter-syndicales des différents secteurs du service publique) afin de simplifier leur passage du public au privé. Déjà, au sein de l’Université, les travailleurs de la sécurité sont depuis quelques temps salariés dans le privé. De manière générale, la privatisation du service publique se joue à tous les niveaux : dans les hôpitaux, dans le rail, à la poste, etc.

L’intégration dans les services logistiques de la fac de nouveaux travailleurs n’est pas une preuve de bonne foi de la direction : ces derniers disposent de moins de moyens en raison des baisses de dotation de l’État, s’occupent de faire vivre un espace comptant de plus en plus d’étudiants. En bref, la pénibilité au travail s’aggrave et la précarisation des travailleurs est de plus en plus grande, d’autant plus que les travailleurs sont dans le flou complet concernant leur avenir professionnel. En effet, la direction refuse toute discussion ou négociation, et elle sait que la précarisation d’un grand nombre de contractuels les empêche de trop se mouiller dans la mobilisation, par peur de représailles. Entendons nous bien : par peur de perdre leur travail.

Entretien

« Un jour, devant toute cette injustice, ça va nécessairement exploser. Et comme ici,
ça se fera spontanément »

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« Depuis l’arrivée de notre nouvel administrateur, ça fait un peu plus d’un an, y’a eu un projet de réogranisation du service, c’est-à-dire qu’il y a eu la création de sous services. En gros, il a mis en avant la notion de « polyvalence », qui nous aiderait à « évoluer ». Cette notion est très vicieuse, et en réalité nos carrières vont stagner car il y a un manque de formation dans les différentes spécialisations. La direction te demande : « racontez nous ce que vous faites ». Ben nous on fait un peu de tout, par exemple de l’accueil, de l’audiovisuel… Y’a quelqu’un qui s’absente ? On est des bouche-trous : on te prend, on te déplace, et quand on a plus besoin de toi on te met ailleurs.

En fin de compte, ce que fait la direction c’est pratiquement convertir un lieu de savoir en un chantier. D’ailleurs, on a un nouveau technicien qui gère notre groupe comme un chantier. Il dit qu’il a pas besoin de nous tous alors que pour un même travail y’a de moins en moins de monde. On a proposé de rajouter, par exemple, quelqu’un dans le sous-service audiovisuel, parce que y’a en tout et pour tout 70 à 80 vidéo-projecteurs sur 22 étages et 12 dans les amphis, mais rien n’a été fait. Chaque jour un vidéo-projecteur est utilisé en moyenne 3 fois par salle, donc on arrête pas de tourner. Et ça c’est sans compter l’augmentation du travail lors des rentrées, avec tous les nouveaux.

« En fin de compte, ce que fait la direction c’est pratiquement convertir un lieu de
savoir en un chantier »

On a constaté qu’on a rétrogradé de 10 ans. Avant, on discutait avec les anciens administrateurs, et on leur proposait de régler tout un tas de problèmes. Par exemple, à l’accueil, on avait ensemble décidé qu’il fallait 2 personnes le matin et 2 personnes l’après-midi, au lieu de 3 personnes sur la journée. Mais le nouvel administrateur, Chausson, veut nous remettre à 3 à l’accueil. Et le pire c’est la logistique dure, c’est-à-dire la maintenance et le déménagement. Y’a des armoires très lourdes, des coffres, des tables, et ainsi de suite. Normalement, la réglementation oblige le gestionnaire de faire un protocole de prévention, pour voir si c’est possible que les agents fassent un travail X ou Y. Mais en réalité, un tel protocole n’a jamais été fait. Avant y’avait pas de logistique trop dure, et on la faisait les jours où y’avait pas trop de travail, comme ça les agents se mettaient ensemble pour s’entraider. Maintenant, quand le gestionnaire t’appelle pour faire de la logistique dure, par exemple à la bibliothèque, même si tu as déjà une journée très chargée tu ne peux pas refuser.

Trois personnes ont déjà été esquintées physiquement, elles sont foutues, moi j’en fais partie. Je connais deux personnes de plus de 60 ans qui sont toujours en train de faire de la logistique dure. Nous on est le service qui rend service aux autres de la fac. Avec la nouvelle gestion on devient encore plus des serviteurs, des esclaves, on est au pied des autres. Si on refuse quoi que ce soit, on a direct un entretien. La nouvelle gestion des ressources humaines est inhumaine. Elle casse la solidarité entre les services, mais ce qui est pas légal, on dit non. Par contre après ils font des rapports, ça entraîne des sanctions, des conseils de discipline. Moi, quand le travail rentre pas dans ma fiche de poste, je dis quand même : « moi, ça, c’est pas mon boulot ». Et là ça pose un énorme problème relationnel avec les chefs.

« Ils veulent nous crétiniser (…) La charge de travail s’est aggravée »

Ce que la direction fait, c’est que comme la majorité des travailleurs du service logistique est titularisée ou en CDI, ils profitent de départs en retraite et de ceux qui partent pour problèmes de santé pour les remplacer par des CDD. Y’a une conversion entière de la configuration du service, et maintenant la direction a le pouvoir de faire ce qu’elle veut. C’est leur politique : les deux personnes non-renouvelées pour lesquelles on se bat, la direction ne veut plus d’eux car ils auraient dû les renouveler en CDI. Pourtant, ces travailleurs là, pour garder leur travail, ils étaient prêts à tout faire, même de changer de centre.

Nous, on fait plein de tâches administratives en plus, de la statistique… On se dit qu’ils veulent nous crétiniser : par exemple on doit compter tout ce qu’on fait, les questions typiques qu’on nous pose, etc. C’est leurs nouvelles techniques manageriales, et c’est aberrant, c’est un travail de plus en plus répétitif. Y’a plus de vraie formation, pour bien connaître un métier et le maîtriser. Ils nous font faire de la bureautique et nous apprennent à éteindre des feux, c’est tout, c’est de la pure provocation. A côté de ces tâches administratives, en plus, on participe à la préparation des examens, en fait on est les petites mains. On suit un planning très sévère, on fait même la sécurisation des partiels. Toute la charge de travail s’est aggravée, on nous impose même de travailler le samedi, d’être délocalisés de centre en centre. On fait nous même la formation des nouveaux ou des anciens pour qu’ils soient polyvalents. Parfois, ils nous obligent de faire un travail de gestion qui est pas le nôtre, surtout le samedi. Si y’a un problème, on se retrouve à tout gérer.

« On nous répond sous la forme de post-its (…) Notre rapport avec nos chefs, ce
sera jamais comme avant »

Pour l’instant, le plus gros soutien est venu des étudiants, et ensuite des enseignants. Les autres personnels soutiennent, dont ceux des secrétariats. Ces derniers sont moins protégés, ils doivent rendre des compte à leurs chefs, parfois ils doivent modifier leurs plannings au dernier moment. Donc maintenant, devant le mépris viscérale des institutions politiques d’ici et du Panthéon, on continue la grève et on s’arrête pas. Haddad (ndlr, le Président de l’Université) ne veut pas nous recevoir, « il n’est pas là ». On nous répond sous la forme de post-its. On a intercepté des vice-présidents lors de la mobilisation pour les sans-facs mais y’a un grand mépris, ils s’en foutent. Ils disent « J’ai un rendez-vous, j’ai autre chose à faire ».

Leur arme c’est de ponctionner les porte-feuilles : ils savent qu’on est des catégorie C, qu’on a des familles, que c’est dur financièrement de faire grève pour nous. Heureusement que jusqu’à maintenant on est tous solidaires. C’est la première fois de l’histoire de notre service qu’on a décidé à l’unanimité la grève. Notre rapport avec nos chefs, ce sera jamais comme avant. La direction voulait casser notre unité mais pour l’instant ils ont beaucoup de mal. Notre lutte là, ça va préserver tous les collègues. Chausson a pas intérêt de continuer d’être aussi indécent. Un jour, devant toute cette injustice, ça va nécessairement exploser. Et comme aujourd’hui, ça se fera spontanément ».

 

Pétition à signer
Caisse de grève

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