Classes d’encadrement et prolétaires dans le « mouvement des gilets jaunes »

La mobilisation protéiforme et interclassiste des « gilets jaunes » donne à entendre une colère se cristallisant dans des formes et des discours différents selon les blocages et les espaces, créant une sorte d’atonie critique si ce n’est des appels romantiques à faire peuple, comme nous le montrions ici. Reste un travail fastidieux : s’intéresser à une semaine de mobilisation à travers les structures spatiales et démographiques qui la traversent et qui nous renseignent sur sa composition sociale.

Derrière les gilets jaunes, des maillots jaunes

Sans être massive, la participation à la mobilisation du samedi 17 novembre fut importante (bien que plus faible samedi 24 novembre). Les modalités d’engagement originelles étaient minimes : enfiler un gilet jaune un samedi ou le mettre sous son pare-brise. Lors de cette mobilisation, des prolétaires, remaquillés en « peuple », manifestaient aux côtés de petits-patrons et de petits-exploitants, tant et si bien qu’il est complexe, à première vue, de comprendre sur quelles bases profondes les appels au blocage s’enracinent. Car il ne s’agit ni d’un simple ras le bol fiscal, ni d’une jacquerie (et ce, outre l’anachronisme d’une telle analogie).

Au fond, ce mouvement conteste la répartition inégalitaire de l’imposition fiscale sur les salariés et les commerçants, et principalement sa forme indirecte (TVA, hausse des taxes globales…), vue comme « la plus injuste ». Un tel mouvement a lieu dans un contexte de stagnation des salaires, des pensions et des allocations sous le niveau de l’inflation, de baisse des aides (APL, assurance chômage, CSG), alors que « le coût de la vie » (logement, transport, nourriture) augmente. Les premiers touchés par ces inégalités sont les ouvriers et les employés du périurbain et des zones rurales, mais nous pouvons légitimement nous demander si ces derniers ont pu se mobiliser alors que les lieux à bloquer sont parfois lointains et alors que la dépense pour s’y rendre aurait pu avoir de quoi doucher certains enthousiastes.

L’INSEE, dans un rapport, affirme qu’entre 2008 et 2016, les Français ont perdu en moyenne 500 euros de revenus disponibles. Cette perte pèse essentiellement sur les classes moyennes et les retraités notamment en raison d’une hausse des prélèvements sur le patrimoine. Et ce sont eux qui ont majoritairement bloqué les routes le samedi 17 novembre. Gagnant plus que le salaire médian, les habitants des zones périurbaines étaient numériquement très présents dans ces blocages. Comme en atteste une note des services de renseignement, ils sont les principaux initiateurs du mouvement, et sont majoritairement originaires de l’agglomération parisienne (et non de ses franges). Issus des classes d’encadrement, ces bloqueurs du samedi en périphérie des grandes villes étaient entrepreneurs (TPE, PTE), indépendants, cadres, commerçants, artisans, professions libérales.

Économiquement et socialement bien insérées, ayant habituellement pour une grande part largement les moyens de faire des navettes travail / domicile, ces classes ne subissent pas de plein fouet l’éloignement spatial mais veulent conserver leur bulle de tranquillité dans leur voiture plutôt que d’opter pour l’inconfort (et les prix de plus en plus agressifs) des transports publics. Si certains manifestants regrettent le recul du service public (nous reviendrons sur les mobilisations plus prolétariennes en seconde partie), la majorité ne se bat pas pour conserver les conquis sociaux. Beaucoup des ces classes intermédiaires ont voté Macron, et sont aujourd’hui déçues, regrettant qu’il n’ait pas été un rempart face à la « pyramide » et au « pouvoir des banques ». Aussi, de nombreuses prises de parole refusaient l’assimilation aux « assistés » captant des aides de l’État.

Cet agrégat informe d’individualismes, qui ne veut pas payer pour les autres, s’insère dans un fond idéologique d’extrême-droite. Au delà de la présence plus que problématique de l’extrême droite parlementaire et extraparlementaire, un discours, qui revient comme une rengaine : contre les « parasites » dits du haut (Macron, les bobos, le gouvernement, mais pas la classe capitaliste) et du bas (les précaires, les immigrés, les chômeurs, etc) qui profiteraient de la redistribution. Cela s’est traduit concrètement par des attaques physiques sur une femme voilée, un reporter asiatique, un couple homosexuel, des migrants cachés dans un camion et livrés à la gendarmerie, un camarade noir, etc.

La récurrence des épisodes racistes, antisémites, homophobes, anti-RSAistes, anti-migrants est la traduction d’un inconscient populaire qui naturalise un ordre social avec ses cibles à exploiter et à dominer afin de garder sa place. Ces classes moyennes en voie de déclassement, si elles pensent lutter contre les inégalités, luttent en réalité pour protéger leurs places d’encadrement des classes prolétaires. On assiste au même phénomène de prédation que le MEDEF qui arguait, au nom des difficultés des PME / TPE, le besoin d’obtenir des avantages. Dans le périurbain, ces gilets jaunes là se sont mobilisés sur les routes, s’abritant derrière quelques employés et ouvriers qu’ils exploitent au travail et qu’ils évitent dans l’espace. Ils n’hésitent pas à donner des congés à leurs employés – alors qu’ils rendent leur travail de plus en plus invivable – afin de manifester au lieu d’augmenter leurs salaires pour porter le coût nécessaire de la solidarité.

Au milieu d’une petite classe moyenne mobilisée et focalisée sur le prix du pétrole ou sur la vie chère, les petits-patrons profitent de la mobilisation à des fins propagandistes anti-impôts, anti-fonctionnaires, anti-syndicales, anti-aides sociales, et toutes ces idées se diffusent dans l’ensemble du corps social. Voilà donc pourquoi les appels à la convergence avec les syndicats sont si peu nombreux : il y a une fracture sociale entre un monde ouvrier parfois syndiqué (bien que très rarement), et un « peuple » de l’encadrement. En dehors des zones périurbaines encore ouvrières (bastions ouvriers comme par exemple au port du Havre) et du rural assez proche d’espaces périurbain, il n’y a rien qui « converge » réellement. De bonne foi, des prolétaires se mobilisent sur des intérêts immédiats et visibles (par exemple le prix du plein de carburant) mais sont contraints de s’aligner sur les revendications des classes moyennes supérieures (contre les « charges fiscales ») habitant le périurbain sur les barrages où ils sont peu numériquement mais avec une légitimité comme iniateur/trice cristallisant la parole du mouvement. Espérons qu’un rapport de force inverse la tendance ce qui ne semble pas être le cas vu les revendications officielles à l’heure actuelle.

Le mouvement des « gilets jaunes » se déclare apolitique, sans structure, sans réelle idéologie et surtout résolument opposé à une éventuelle récupération par les corps intermédiaires tels que les syndicats ou les partis politiques, suivant l’agenda capitaliste de discrédit de toutes les organisations des travailleurs. La méfiance contre les partis est devenue proverbiale, il suffit de voir les taux d’abstention aux élections. Pour ce qui est des syndicats, nombre de primo-manifestants les évitent car exerçant des professions libérales. Ils renient le secteur public devenu le cœur de l’activité syndicale (comme précisément ils étaient nombreux à ne pas décolérer contre la grève du rail il y a seulement quelques mois). Les meneurs ont tout intérêt à axer la mobilisation sur une stratégie interclassiste et « apolitique » afin de nier le rapport de classe au nom de la récurrente catégorie fourre-tout de « peuple », afin donc de protéger le séparatisme social et spatial qui les traverse.

Géopolitique des gilets jaunes, l’heure du choix

Les blocages proches des derniers « bastions ouvriers » et ceux du rural profond, même si moins visibles que ceux ayant lieu en périphérie des grandes villes, ont connu une importante mobilisation (plus forte numériquement mais quasi invisibilisée signifiant à nouveau leur relégation spatiale) de travailleurs pauvres, d’employés et ouvriers. Il ne faut pas minimiser ce qui se joue : dans ces zones où ils sont convaincus qu’il ne « se passe jamais rien », les bloqueurs ont multiplié les barrages, se prouvant à eux-mêmes qu’ils étaient forts et qu’ils étaient donc capables d’actions directes. Ils – et surtout elles – y défendaient le compromis fordiste en demandant plus d’égalité face à l’impôt : attaquer l’évasion et la fraude fiscale, réclamer le retour de l’ISF, une plus forte imposition sur les bénéfices (flat tax sur les dividendes, stock options, transactions financières), mais aussi plus de services et de transports publics.

Évidemment, il s’agit principalement d’une lutte pour la redistribution ou pour la régulation de la partie la plus abstraite du capital, sa circulation, et non pas d’attaques contre sa partie la plus concrète : l’exploitation capitaliste et la captation de la plus-value par le patronat, la prédominance du capital sur le travail. Les forces du « mouvement » n’attaquent pas les structures et les institutions du capitalisme, mais elles demandent que l’État continue de gérer les éléments constitutifs de la reproduction globale de la force de travail sans aller au-delà. Nulle revendication (initialement) pour une augmentation du smic et une hausse générale des salaires, et aucune proposition traditionnelle allant dans le sens du désormais mort « mouvement ouvrier », comme le ferroutage, la gratuité des transports en commun et des compensations pour celles et ceux qui subissent un habitat périphérique, etc.

Que ces objectifs d’aménagement des modalités de production et de reproduction du capital ne soient pas la base du contenu revendicatif de cette mobilisation apporte la preuve de la crise du syndicalisme qui organise difficilement une « colère populaire » dans des espaces géographiques, sociaux et de travail où il est peu présent. A la place, et c’est bien là la misère des courageux travailleurs qui luttent actuellement, on retrouve plutôt une critique tronquée du capitalisme (avec ses boucs émissaires sociaux et raciaux, sa Finance, etc). Ceci-dit, les habitants du rural ont su s’organiser en dehors ou avec le simple soutien de la sphère syndicale : beaucoup de blocages ruraux servent à centraliser éventuellement des luttes locales qui ont cours depuis de longs mois dans la plus profonde invisibilité et malgré l’insouciance des institutions.

La semaine de mobilisation, du 17 au 24 novembre peut-elle déboucher sur un nouveau mouvement social ? La présence de syndicalistes et de gauchistes sur certains barrages dans le rural profond se fait de plus en plus accrue, et certains espaces proches des villes réorientent le tir malgré la présence simultanée de militants fascistes capables de ratonnades anti-communistes et de violences contre des militants antifascistes venus prêter main-forte. On peut parfois entendre des revendications portant un contenu de classe. Les barrages dont nous parlons se montent simultanément avec des mouvements de grève plus habituels, notamment du côté de la Fédération Nationale des Industries Chimiques de la CGT (qui comprend les raffineries), SUD Industries, l’usine Peugeot de Sochaux, Solidaires qui appelle tous les syndicats à se rencontrer en urgence, etc.

La « colère populaire » qui se fait entendre est un funambule sur une ligne de crête. Tout dépendra de l’abnégation de certains blocages à perdurer dans leur essence, c’est-à-dire une négation de la politique comme pratique collective, syndicale ou autonome, et à leur préférer une horizontalité confuse débouchant sur un commun plus populiste et nationaliste type M5S (malgré de réelles dissemblances) qu’émancipateur. Si c’est cette optique qui l’emporte, le fait d’investir ces espaces donnera à ces derniers une respectabilité déviant toute critique. Alors, le « mouvement » cherchera à se trouver des leaders, tendant la joue à toute une partie du spectre politique parlementaire. A l’inverse, si l’ensemble des franges du « mouvement social » (en particulier syndicales) tentent de mobiliser et de charpenter ce mouvement des gilets jaunes sur des bases saines (notamment antiracistes, comme certaines Union Locales et Fédérations le tentent actuellement), il est fort probable qu’il y ait un intérêt stratégique dans certains espaces pour structurer la contestation sur des bases classistes (prolétariennes).

Il s’agira de dépasser les objectifs antifiscaux éloignés de notre camp social pour se focaliser dans un premier temps sur les attaques actuelles de la bourgeoisie contre les travailleurs. Cela signifie la grève générale comme premier moyen de lutte. Exactement ce que Alain Griset, président de l’Union des entreprises de proximité (U2P), craint : « le pire serait d’organiser un blocage de l’économie et d’aggraver la situation générale », appelant à « cesser toute action de blocage qui conduirait à mettre en danger nos entreprises ». Si le nombre de mobilisés en chasuble jaune diminue, cela confirmera simplement sa nature majoritairement réactionnaire. Et s’il augmente, cela se fera sur une extension des blocages sur des points stratégiques et en bordure de zones industrielles, avec un repli des plus réactionnaires tenus par les professions d’encadrement du périurbain.

En définitive, la mobilisation des gilets jaunes nous en aura appris beaucoup en matière d’urbanisme et d’organisation spatiale (nous y reviendrons dans une seconde partie qui y sera entièrement consacrée). Le droit à la ville tend à devenir le droit à la mobilité. Il semble qu’il faille revenir à ce qu’en disait le fondateur de la notion Henri Lefebvre : c’est un droit à la centralité qu’il faut cesser de concentrer au cœur des métropoles au détriment des autres espaces. La revendication du droit à la mobilité, telle qu’elle, reste bien entendu encore prise au piège dans les filets de la reproduction négociée du capital, et nous ne savons qu’une chose : dans la phase politique actuelle, seules deux perspectives se dégagent. Celle du fascisme, ou celle du communisme.

Traduction en italien : http://francosenia.blogspot.com/2018/11/inchiesta.html

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