Réflexions provisoires sur les Gilets Jaunes

Le texte suivant est issu des réflexions de camarades vivant en France, en Suisse et en Allemagne, et a pour but de présenter la situation actuelle en France à un public allemand (pour la traduction en allemand : https://translibleipzig.wordpress.com/2018/12/17/vorlaeufige-gedanken-ueber-die-gilets-jaunes/). Nous partageons ses conclusions avec seulement quelques réserves, notamment par rapport à l’utilisation de l’enquête du Monde dont nous trouvons la méthodologie peu satisfaisante, biaisant de ce fait la représentation des composantes sociales du mouvement, et surtout leur politisation (sur la présence de l’extrême droite particulièrement).

1. Le « peuple » et le prix du litre

C’était la goutte de trop. Une hausse des taxes sur le carburant qui fait exploser la colère de celles et ceux qui subissent de plein fouet la mise à mal de l’Etat social. Mais pourquoi la goutte fut-elle dans la hausse des taxes sur le carburant, et pas dans la casse du code du travail amorcée par la loi El Khomri et approfondie par les ordonnances de Macron, ou encore dans la privatisation des chemins de fer ? Parce qu’un réservoir vide, c’est une assignation à résidence. Pour les individus relégués aux périphéries de l’espace social, dans ses marges périurbaines et rurales, la voiture est la dernière garantie d’une socialisation résiduelle. Elle permet de « sortir » de la zone. Sous ces conditions, il n’est pas rare que la voiture soit perçue comme un facteur de socialisation central.

Revêtir un gilet jaune, c’est sortir d’une invisibilité jusqu’alors subie, d’abord sur les carrefours et les péages afin de retisser du lien, pour ensuite converger vers les centres urbains, la capitale et son cœur symbolique : les Champs-Elysées. L’expérience économique de la désocialisation est vécue comme un affront d’autant plus scandaleux qu’on se sait appartenir à quelque chose comme « le peuple », au sens de « ceux d’en bas », ceux qui ont du mal à joindre les deux bouts. Partout, dans une capitale soudainement investie par des individus et des groupes qui n’y avaient jamais mis les pieds, des tags et slogans se référant à la Révolution Française.

La seule tradition révolutionnaire qui semble permettre de reconstruire un imaginaire politique commun n’a rien à voir avec les mouvements ouvriers ; elle puise dans le récit national sur la révolution fondatrice de 1789. Sans doute faudrait-il se garder de surinterpréter l’omniprésence de drapeaux français et la reprise incessante de la Marseillaise dans les blocages, les cortèges et les émeutes. Quand les premiers résultats d’enquête nous apprennent que seuls 12,7% des gilets jaunes sondés se disent de droite, et 5,4% d’extrême droite 1, ces symboles nationaux peuvent aussi être vus comme des insignes brandis par défaut, parce que ce sont les seuls que l’on partage, et comme pour revendiquer une forme d’anonymat politique ainsi qu’une rupture avec les partis et syndicats existants.

En l’état actuel des choses, ces références à la nation révolutionnaire indiquent que le déclin de l’identité ouvrière depuis la fin des années 1970 implique un oubli de l’histoire du mouvement ouvrier par une grande partie du prolétariat. Le moment de la remémoration qui accompagne toute lutte amènerait ainsi le mouvement des gilets jaunes à réveiller un passé plus lointain.

2. Nation et auto-organisation

Par conséquent, l’identification avec une tradition révolutionnaire opposant le peuple au roi Macron n’implique pas que l’ensemble du mouvement se construise autour de l’affirmation d’une communauté nationale préexistante qui, on le sait, a besoin de son supplément raciste pour s’ancrer dans un territoire et une généalogie imaginaire. C’est l’injustice sociale, au sens le plus immédiat de l’expérience de conditions matérielles d’existence dégradées, que la plupart des gilets jaunes prennent pour l’objet 2. Le mouvement est né d’une critique des taxes sur la consommation pour se déplacer vers de nouvelles revendications, notamment une redistribution plus équitable des richesses (rétablissement de l’impôt sur la fortune) et une amélioration des conditions salariales (indexation des salaires sur l’inflation, augmentation du salaire minimum…). Pour l’instant, ce tournant vers les salaires et les conditions de travail n’est pas hégémonique au sein du mouvement, marqué comme il l’est par une redéfinition de la subjectivité politique, non plus comme salariale, mais d’abord comme consommatrice-citoyenne.

L’interlocuteur principal des gilets jaunes n’est pas la classe capitaliste mais l’Etat qui redistribue mal les richesses. On ne cible pas la rente, pourtant très visible dans l’explosion des prix des logements, mais la taxe, vécue comme une intervention illégitime de l’État macronien dans l’économie des « petits ». C’est bien d’abord autour de cette dénonciation de la taxe que convergent principalement des salariés, ouvriers, artisans, petits bourgeois, capitalistes et, dans une bien moindre mesure, cadres et membres de la classe d’encadrement. La cause de cette injustice serait le défaut de démocratie, voire l’instrumentalisation politicienne des outils démocratiques pour la défense d’une caste de privilégiés. Les quelques slogans « anticapitalistes » sont peu repris et bien vite étouffés sous la clameur unitaire d’un « Macron démission ». Pour l’instant, le but principal semble être la démission du gouvernement, ce à quoi certains gilets jaunes joignent l’exigence d’une refonte de la Constitution pour mieux assurer le contrôle populaire du Président.

L’État est donc jusqu’à présent le principal horizon d’un mouvement qui, pourtant, ne semble pas se laisser satisfaire par les quelques aménagements du SMIC et des primes annoncés lundi 10 décembre. L’acte V du samedi 15 pourrait, suite à cette annonce, laisser entrevoir si, au fond, c’est un changement du personnel au pouvoir qui est réclamé. Suffirait-il que Macron démissionne ? L’aspiration des gilets jaunes serait alors un prolongement des mouvements des places, des indignados, marquant la consécration d’une nouvelle subjectivité citoyenne faisant suite à la désintégration de la subjectivité salariale. Mais la revendication de la démission de Macron n’exprime-t-elle pas aussi le refus de toute négociation, le Président étant à la fois le seul interlocuteur, et celui que l’on veut éjecter ? Il s’agirait alors d’une réclamation qui s’assume comme illégitime, parce qu’on sait que les capitalistes et les gouvernements successifs traitent les revendications salariales comme illégitimes depuis quarante ans.

Cette illégitimité, cette non-reconnaissance serait alors ce qui fait naître ces formes de protestations dans lesquelles il n’est plus question de négocier, mais seulement d’exprimer son rejet des politiques. Et s’il n’y a rien à négocier, il n’y a pas non plus à trouver des représentants… D’un autre côté, l’imaginaire d’une appartenance à la nation révolutionnaire, réactivée par l’expérience de la désocialisation et de la précarité, n’est pas à proprement parler une identification avec l’État français existant. Cette nation imaginée est un contenant dont le contenu est actuellement contesté. Va-t-il vers un décloisonnement qui, non sans luttes internes, créera un front uni articulant prolétaires (y compris des « banlieues« ) et les segments précarisés de la classe moyenne ? Ou va-t-il au contraire vers un cloisonnement qui renforcera l’opposition des Français « authentiques », réunis en une communauté raciste, aux « élites » et aux « immigrés » associés à la mondialisation ? C’est l’une des tensions à l’œuvre dans la polyphonie ambiante.

Comme une girouette désorientée par une tempête imprévisible, la gauche radicale oscille entre trois types de positionnements devant cette indétermination. Une partie de cette gauche se rétracte dans un positionnement rigide, voyant dans ce caractère informe du mouvement, ou encore dans quelques situations relevant du racisme quotidien, le signe d’un confusionnisme qui lui épargnerait d’emblée toute analyse socio-historique. Une autre s’est déjà jetée dans le mouvement, tête la première, dans un élan d’espoir – ou plutôt de désespoir – de voir advenir cette insurrection qui ne vient pas. Entre ces deux extrêmes, on trouve les appels à se joindre aux gilets jaunes avec prudence, à « aller voir » au début, puis à chercher à appuyer les formes d’auto-organisation émergentes. Cette dernière position, la plus pragmatique, ne doit pas nous faire oublier que les gilets jaunes ont émergé sans les organisations de gauche existantes, en dehors des institutions héritées des mouvements ouvriers des siècles précédents, et qu’il est possible que cette autonomie objective rende désuète la perspective d’une « intervention » communiste.

3. Le langage des gilets jaunes

Si la magnifique émeute du premier décembre parisien fut une sorte d’événement réconciliateur, fédérant tout le monde depuis l’ouvrier dans sa vingtaine découvrant Paris aux membres routiniers des cortèges de tête, il demeure que ces pratiques émeutières se jouent pour l’instant dans une contiguïté sans convergence, dans une communauté temporaire dont la seule médiation est un ennemi commun : l’Etat. Or, précisément, cet État n’est pas visé de la même manière par ceux qui font de leurs gilets des cahiers de doléances et ceux qui parlent le langage de la « destitution » ou de l’« annulation ». Dans tous les cas, ne nous méprenons pas sur la portée d’un incendie, qui peut bien brûler des voitures et des immeubles, ce qui n’a rien à voir avec la transformation des rapports sociaux capitalistes.

Il n’en va pas de même des blocages des ronds-points et des dépôts d’essence qui, certes, semblent souvent organisés par intermittence, de façon à ce que le travail salarié des uns et des autres suive son cours normal, mais qui n’en sont pas moins une manière de cibler la circulation capitaliste. Cette circulation, il serait fallacieux de l’opposer à la production, comme s’il s’agissait là de deux « lieux » séparés, alors que la production capitaliste consiste justement à produire des marchandises avec des marchandises, marchandises qui comme on sait ne se trouvent pas ailleurs que sur le marché capitaliste, marché dont on a donc un peu du mal à s’imaginer comment il fonctionnerait normalement si les marchandises ne circulent pas normalement. Qui plus est, progressivement, la lutte amorcée par les gilets jaunes contre la dégradation des conditions matérielles d’existence gagne des secteurs plus clairement identifiables.

Depuis deux semaines on voit émerger un mouvement lycéen inédit en ce qu’il part non des lycées des centre-villes mais de ceux des espaces pauvres et désocialisés, pour dénoncer la réforme du système scolaire et plus généralement la casse sociale. Aujourd’hui même, vendredi 14, les cheminots se sont lancés dans une grève contre les réformes de la SNCF et au-delà. Tout cela dans une dynamique en rupture avec le scénario habituel du « mouvement social » à la française – qui démarre en février-mars et s’épuise à quelques semaines du mois d’août –, et suffisamment éloignée, aussi, des prochaines présidentielles pour que quiconque ne puisse vraiment croire en cette solution par les urnes réclamées par Le Pen et Wauquiez. Si les blocages et les grèves se multiplient et s’étendent dans le temps, on entrera dans une nouvelle phase.

La droite et l’extrême-droite pourraient alors être acculées dans l’impasse du « parti de l’ordre » en décalage avec le mouvement. Ou alors elles se jettent elles aussi dans ce dernier, prenant parti pour les travailleurs, mais alors elles risqueront le conflit interne avec ses fractions bourgeoises conservatrices. Le grand souci du Rassemblement National semble être de trouver des relais au sein des institutions et des grandes entreprises, pour un jour assumer le pouvoir. Aussi, son vœu inavouable, à l’heure où nous écrivons, est que la lutte s’enlise dans le ressentiment, les demi-mesures, que l’on finisse enfin par parler d’autres choses, par exemple du terrorisme islamiste, ou du fameux pacte de Marrakech, et finalement de n’importe quoi d’autre pourvu que cela ne concerne pas le rapport de forces qui se construit sous nos yeux.

À l’opposé, les actions stratégiques menées en commun s’inscrivent de fait dans un nouvel imaginaire, et ce dernier ne doit pas se juger à l’aune de ce qui lui fait défaut au regard de tel ou tel schéma d’une révolution en bonne et due forme, mais de ce qui l’éloigne déjà de la normalité produite par l’interminable défaite des luttes depuis quatre décennies. La lutte est actuellement appropriée hors des cadres conventionnels légaux et représentatifs. Elle est violente dans son rejet de la parole « du haut » présidentielle et médiatique. Il y a des gens qui ont commencé à parler, que personne n’avait l’habitude d’entendre parler, et cela questionne les représentations que chacun projetait sur eux. La grande méfiance d’une partie de la gauche radicale dit ceci : au fond, ce segment provincial du prolétariat était considéré comme perdu pour la cause, et irrémédiablement gagné à une aphasie politique, ou pire à la réaction.

Les gilets jaunes nous rappellent qu’il faudra compter avec ce prolétariat, se débrouiller avec ce que ses conditions de vie ont fait de lui, à savoir une population qui ne peut pas se payer le luxe d’un mode de vie conforme aux canons de la pensée savante et critique. Oui, les gilets jaunes sont nombreux à exprimer la question sociale dans le langage du fardeau fiscal et de pouvoir d’achat, mais ce faisant, ils ne font que parler le langage qu’on a voulu nous inculquer. C’est ce langage de la défaite, du réalisme capitaliste, des rêves matraquées, de l’aplatissement du politique sur la logique des marchés capitalistes, dont nous amorçons peut-être maintenant le désapprentissage.

Des communistes réunis entre l’acte IV et l’acte V

  1.  Collectif, « “Gilets jaunes” : une enquête pionnière sur la “révolte des revenus modestes” », Le Monde, 11 décembre 2018
  2.  Sur ce point nous pouvons rajouter que si effectivement, les catégories du prolétariat les plus paupérisées ne se retrouvent pas particulièrement dans les mobilisations « classiques », il s’agira de comprendre si véritablement si ces catégories sont effectivement présentes dans le mouvement actuel, et si oui quel est leur pouvoir d’initiative. Contrairement aux lieux communs largement rebattus, nous ne pensons pas que le prolétariat se mobiliserait d’autant plus facilement que ses conditions de reproduction se retrouvent dégradées (ndlr,)

Version traduite en espagnol ici, et la version en allemand .

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