Révolution : programme ou communisation ?

Selon la théorie de la communisation, née dans les années 70, le mouvement ouvrier a d’abord su s’affirmer positivement, puis s’est petit à petit décomposé jusque dans les années 60, et tout cela constitue un cycle de lutte nommé « programmatisme ».

De l’émergence du mode de production capitaliste jusqu’à cette période, les luttes ouvrières et la vision du dépassement du capitalisme qui émerge de celles-ci étaient fondées sur une autonomie et une positivité que les ouvriers étaient capables de maintenir à l’intérieur du rapport capitaliste. On pourrait décrire les révolutions de cette période comme des tentatives d’abolir le rapport capitaliste par l’affirmation de l’un de ses pôles constitutifs: c’est l’affirmation du prolétariat se constituant en classe (en Parti, en Conseils ou en Autonomie), l’affirmation de la classe du Travail face au capital et face à la classe bourgeoise.

La lutte des classes se fonde, chez Marx, sur la contradiction travail / capital, les deux pôles cherchant à défendre leurs intérêts : les capitalistes cherchent à faire toujours plus de profit, et donc à extraire un maximum de plus-value à partir du travail des prolétaires, tandis que les prolétaires cherchent eux à survivre en vendant leur force de travail, et parfois en prenant les armes contre l’injustice capitaliste (appelée Justice dans la société bourgeoise).

Dans la période dite « programmatique », la révolution est comprise comme un programme mené par le prolétariat, et le prolétariat doit exercer sa dictature sur les forces contre-révolutionnaires bourgeoises. Sont créés des « conseils ouvriers » (soviets russes en 1917, conseils ouvriers allemands en 1918-1919, italiens en 1921, hongrois en 1956), le mot d’ordre « libération du travail » apparaît régulièrement (l’homme doit en finir avec son aliénation de travailleur et retrouver son humanité vraie). Les communistes d’obédience léniniste envisagent une période de transition révolutionnaire, puis la dégénérescence de la dictature du prolétariat et de l’Etat « socialiste », tandis que les communistes anarchistes ou luxemburgistes envisagent l’autogestion généralisée des moyens de production, une « société des producteurs associés » etc.

Le prolétariat est alors investi d’une nature révolutionnaire qui le fait être contradictoire au capital, et qui se module selon des conditions historiques plus ou moins mûres. Le programmatisme n’est pas seulement une théorie, il est avant tout la pratique du prolétariat dans laquelle la montée en puissance de la classe dans le mode de production capitaliste est positivement le marchepied de la révolution et du communisme, jusque dans les années 60. 1

La lutte des prolétaires appartient dans un premier temps à ce que Marx nomme dans Le Capital (I,6) la « subsomption formelle du travail sous le capital ». C’est-à-dire que la domination des capitalistes sur les travailleurs n’est que formelle, son enracinement dans la société n’est pas encore pleinement abouti. Les travailleurs peuvent, en situation révolutionnaire, former une classe « pour soi », capable de s’autonomiser de la classe capitaliste qui lui fait face. Une telle situation a pu durer jusque dans les années 20. Par la suite (et jusque dans les années 60), cette domination est progressivement devenue « réelle » et s’est accentuée, le mouvement ouvrier s’est pleinement intégré au sein du capitalisme.

Dans la période programmatique, alors que les capitalistes visaient à généraliser le salariat, « le prolétariat faisait dépendre la révolution – sa prise de pouvoir – d’une maturation des conditions objectives (le développement des forces productives) et subjectives (sa volonté et sa conscience de classe) ». Les prolétaires cherchant à faire la révolution avaient pour ambition et objectif de maîtriser le mouvement de la valeur capitaliste, et pensaient abolir le salariat en utilisant des bons de travail en lieu et place de la monnaie. De plus, la théorie révolutionnaire programmatique n’a jamais pris en compte la contradiction femme / homme, et n’a donc jamais pu s’attaquer au mode de reproduction du capital à travers l’activité de la « femme », de ce genre socialement construit reproduisant la « race des travailleurs ».

Ce que le mouvement ouvrier mettait ainsi en cause, ce n’était pas le capital comme mode de production, mais seulement la gestion de la production par la bourgeoisie. Il s’agissait pour les travailleurs d’arracher l’appareil productif à cette classe parasite et de détruire son Etat pour en reconstruire un autre, dirigé par le parti porteur de la conscience, ou de saper la puissance de l’Etat bourgeois en organisant eux-mêmes la production à la base, par l’organe des syndicats ou des conseils. Mais il n’était pas question et il ne fut même pas tenté d’abolir la loi de la valeur. 2

Nulle offensive face à la production marchande, face à la machinerie. Il ne s’agit pas de dire que les prolétaires avaient « tort », ni même « raison » d’agir ainsi : ils ont agi de manière adéquate à leur temps. Si la révolution programmatique n’a pas réussi, en somme, c’est parce qu’elle ne pouvait pas s’attaquer à la reproduction de l’exploitation elle-même. Chaque fois qu’un nouveau cycle de lutte s’ouvrait dans la période d’alors, de nouvelles méthodes révolutionnaires s’offraient aux prolétaires, mais ils furent chaque fois vaincus, et ce des révoltes du 18ème siècle au Mai rampant italien, en passant par les Internationales ouvrières.

Chaque cycle historique de la lutte des classes reformule le contenu du communisme ainsi que la forme de son instauration sur la base de la défaite du cycle précédent et de la restructuration du rapport de classe qui en découle, laquelle remodèle à son tour la composition de classe du prolétariat, les formes de son exploitation, ses pratiques dans les luttes immédiates, les formes de gestion de la lutte des classes de la part de l’Etat, la structure mondiale de l’accumulation. Chaque cycle historique et chaque reformulation du contenu du communisme ont raison de se considérer, à chaque fois, comme étant les épisodes ultimes, les plus mûrs et définitifs de la lutte des classes, même si l’histoire leur donnera tort. 3

Que faire aujourd’hui, si nous affirmons la mort du programmatisme ? Nous devons poser la révolution communiste comme communisation, soit comme « production immédiate du communisme : l’auto-abolition du prolétariat au travers de son abolition du capital et de l’Etat »4. Et la théorie révolutionnaire, si elle n’est plus une théorie fondant un programme, doit nécessairement se faire plus abstraite, au présent, et sans pouvoir fonder pratiquement une stratégie à partir de l’histoire concrète des mouvements révolutionnaires passés (d’où sa difficulté interne de diffusion et le recul des marxismes orthodoxe comme hétérodoxe, trop écartés de la réalité vécue par les masses travailleuses ainsi que de leur compréhension de la lutte des classes). L’échec des théories « économistes » marxistes à comprendre la séquence sociale en cours depuis la restructuration du capitalisme dans les années 70 a mené à un regain d’intérêt pour la critique de l’Économie en tant que telle. Il ne s’agit plus d’affirmer le sujet prolétarien comme Sujet révolutionnaire. La révolution n’est plus affirmation mais auto-négation du prolétariat, et il semble complexe de lui trouver un contenu positif. L’expérience d’un tel processus nous manque cruellement, et nous devons faire avec.

Dans les conditions actuelles, toute recherche d’une définition du communisme doit résolument rompre avec toutes les catégories qui servent à analyser et critiquer le mode de production capitaliste. Cette rupture, cependant, n’est pas un saut arbitraire dans une utopie qui se nourrirait des petites insatisfactions de la vie individuelle et collective actuelle. Mais elle s’appuie sur la réalité de la crise des catégories du capital qui se manifeste et se manifestera concrètement dans l’activité de crise du prolétariat. Ce sont les modalités du soulèvement du prolétariat sur la base du blocage de l’accumulation du capital qui donnent les orientations du dépassement communiste de la crise capitaliste. 5

Penser le communisme aujourd’hui c’est avancer des conceptions audacieuses, ne valant qu’au titre d’hypothèses, ne valant que comme compréhension actuelle de la créativité du prolétariat. Il existe un écart de temporalité fondamental entre la théorie et la pratique prolétarienne. L’activité théorique a toujours un train de retard sur elle, elle ne peut se croire capable de dicter au prolétariat comment agir, de le former pour faire la révolution. Au final, les luttes formulent leur propre théorie, et c’est leur confrontation incertaine avec l’activité théorique qui donnera naissance aux mesures communistes. « Le rapport entre les luttes quotidiennes et le passage révolutionnaire est un rapport de véritable rupture, et en tant que tel il n’est pas subordonné à une accumulation d’expériences ou à une quelconque pédagogie ». 6

Des communistes, depuis les années 70, ont fourni nombre d’hypothèses, et nous pouvons tenter d’imaginer ce que sera le contenu de la communisation. Elle sera l’extension de la gratuité, de la production sans productivité, la production du communisme par le communisme dans le processus de passage du capitalisme au communisme. En ce sens, « communisation » s’oppose à « socialisation », puisqu’il ne s’agit pas de mettre en commun des biens marchands, mais plutôt des manières nouvelles de s’en débarrasser, afin de créer des biens non-marchands. La communisation est le mouvement de la destruction de la valeur marchande, et par là ce mouvement enterre la substance du capital : le travail. La communisation est l’activité libre des hommes dans leur lutte contre ce qui les divise.

La théorie à valeur hypothétique prévaut sur toute théorie révolutionnaire auto-proclamée « vraie », croyant savoir, à partir des éléments et des catégories du mode de production capitaliste, comment faire la révolution. Mais si nous n’avons pas de « programme » révolutionnaire, nous intervenons tous les jours dans la lutte des classes, comme prolétaires au moins, sinon parfois comme activistes. Déjà, Marx l’affirmait dans ses Thèses sur Feuerbach : « La discussion sur la réalité ou l’irréalité d’une pensée qui s’isole de la pratique est purement scolastique ». Aussi, nous faisons tous nécessairement de la théorie, parce que nous parlons tous du devenir du monde actuel, avec ou sans vocable marxiste (au travail, au café, en famille, entre amis, etc). La théorie est là qu’on le veuille ou non, même si elle n’a pas d’utilité prédéterminée.

La théorie n’est pas utile, elle est nécessaire, parce qu’elle n’est pas la théorie préexistante d’un but ou d’une pratique. Mais cela signifie qu’elle est constamment et profondément embarquée, même si c’est, tout aussi constamment, de façon critique. Elle n’est jamais dans une relation naïvement positive avec le cours de la lutte des classes, c’est une relation amoureuse, fusionnelle et rétive. 7

La théorie communiste, précisément, fait état du caractère vain des luttes revendicatives dans une optique révolutionnaire, et nous permet de penser et critiquer l’interclassisme et le citoyennisme prégnants dans les luttes actuelles. La mort du programmatisme n’a pas eu lieu par magie, n’est pas apparue dans le cerveau de théoriciens déconnectés de la lutte des classes. Elle est le produit de la restructuration du rapport de classe qui a eu lieu dans les années 70 et est signalée par l’effondrement du modèle de l’emploi masculin et salarié à temps complet, par la croissance du travail féminin, à temps partiel ou en intérim, par la croissance de la sous-traitance et l’éclatement des “bastions ouvriers”. Le procès de circulation se virtualise à travers la finance et le démantèlement de l’Etat-providence vient perturber la reproduction du rapport de classe. Le capital, avec la mondialisation, ne s’accumule plus strictement sur une aire nationale, et c’est tout le modèle fordiste qui prédominait alors qui se retrouve dépassé.

Il ne nous faut pas un programme, il nous faut une union. Mais sur quelles bases ? « L’union n’est pas un moyen rendant la lutte revendicative plus efficace, elle ne peut exister qu’en dépassant la lutte revendicative, l’union a pour contenu que les prolétaires s’emploient à ne plus l’être, c’est la remise en cause par le prolétariat de sa propre existence comme classe : la communisation des rapports entre les individus ». 8 La révolution communiste est dans un premier temps l’auto-organisation des travailleurs, de la classe prolétarienne, qui lutte pour s’émanciper du travail, donc de l’exploitation capitaliste. Mais cette auto-organisation ne suffit pas, elle est limitée. En effet, même si la classe prolétarienne lutte sans syndicats ni partis, donc sans déléguer son engagement révolutionnaire à des représentants, et même si le processus révolutionnaire est assez avancé, elle tendra, une fois assez puissante, à reproduire un rapport capitaliste de domination. La révolution communiste ne peut pas être auto-gestionnaire jusqu’au bout, sinon elle deviendrait inévitablement auto-gestion de la reproduction capitaliste.

Le prolétariat fera alors face à une contradiction qui opposera la défense de ses intérêts de classe à l’intérieur du capitalisme et l’impossibilité pour le capitalisme en crise de satisfaire ses revendications visant à faire perdurer sa propre reproduction comme « race des travailleurs ». Cette contradiction en apparence insoluble ne pourra être résolue que par l’affrontement du prolétariat avec lui-même, en tant que classe, qui aboutira à son auto-négation. « La génération actuelle ressemble aux Juifs que Moïse conduit à travers le désert. Elle n’a pas seulement un nouveau monde à conquérir, il faut qu’elle périsse pour faire place aux hommes qui seront à la hauteur du nouveau monde » (Marx, Les luttes de classes en France).

C’est en détruisant toutes les catégories capitalistes que nous deviendrons tous réellement des individus autonomes sans être subordonnés à un quelconque pouvoir social. L’abolition des catégories sociales médiant les relations entre les individus que sont les classes, les genres et les races provoquera l’obsolescence de toute forme d’organisation « sociale » prétendant s’interposer entre les individus qui ne se rapportent les uns aux autres qu’à travers cette société. Le communisme est l’immédiateté – au sens étymologique du terme – des rapports sociaux, car il est la négation des formes de domination qui donnent précisément naissance aux catégories sociales (classes, genres et races).

En ce sens, si « l’auto-organisation est le premier acte de la révolution, la suite s’effectue contre elle », et cette suite ce sont des mesures immédiatement communistes, des mesures anti-gestionnaires, des pratiques de lutte nouvelles, non-marchandes, donc humaines, même dans la violence qu’elles peuvent supposer et nécessiter. Des mesures immédiatement communistes ?

La destruction de l’échange, ce sont des ouvriers attaquant les banques où se trouvent leurs comptes et ceux des autres ouvriers, s’obligeant ainsi à se débrouiller sans, ce sont les travailleurs se communiquant et communiquant à la communauté leurs « produits » directement et sans marché et s’abolissant par là comme travailleurs, c’est l’obligation pour toute la classe à s’organiser pour aller chercher la nourriture dans les secteurs à communiser, etc. Il n’y a aucune mesure qui, en elle-même, prise isolément, soit le « communisme ». Ce qui est communiste, ce n’est pas la « violence » en soi, ni la « distribution » de la merde que nous lègue la société de classes, ni la « collectivisation » des machines à sucer de la plus-value, c’est la nature du mouvement qui relie ces actions, les sous-tend, en fait des moments d’un processus qui ne peut que communiser toujours plus ou être écrasé.9

A partir du moment où les prolétaires défont les lois marchandes, ils ne peuvent plus s’arrêter (d’autant moins que le capital est ainsi privé de biens essentiels et contre-attaque). Chaque approfondissement social, chaque extension donnent chair et sang aux nouveaux rapports, permettent d’intégrer toujours plus de non-prolétaires à la classe communisatrice en train de se constituer et de se dissoudre simultanément, de réorganiser les forces productives, d’abolir toujours plus toute concurrence et division entre les prolétaires, d’acquérir une position militaire et de faire de cela le contenu et le déroulement de son affrontement armé contre ceux que la classe capitaliste peut encore mobiliser, intégrer et reproduire dans ses rapports sociaux. 10


1 Théorie Communiste n°26

2 François Danel, Rupture dans la théorie de la révolution

3 Il Lato Cattivo, Photos à travers la vitre

4 Endnotes 1, Postface

5 Bruno Astarian, Le Communisme, tentative de définition

6 Il Lato Cattivo, Photos à travers la vitre

7 Théorie Communiste n°25, p.28

8 Meeting 2, Unification du prolétariat et communisation

9 Meeting 3, L’auto-organisation est le premier acte de la révolution, la suite s’effectue contre elle

10 Roland Simon, sur le site Des Nouvelles Du Front

Version en anglais : https://ediciones-ineditos.com/2019/01/08/revolution-program-or-communization/?fbclid=IwAR3LZxd6aeVbLA46Zd_SmL11ghOjdjUatteOMwwzgFdYw4yfwVEiomFMoWM

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2 commentaires

  1. article très intéressant, mais est-il possible que l’auteur précise ce qu’il entend lorsqu’il écrit qu’il faut multiplier « des mesures anti-gestionnaires », et en quoi l’autogestion conduirait à l’autogestion des rapports de production et non leur destruction?
    merci

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