Un Conte de deux Paris

Traduction du texte « A Tale of two Parises » de Jack Rusk publié dans la revue Commune.


Leurs solutions sont nos problèmes

1er décembre 2018 : émeutes à Paris, quatre cents personnes mises en détention, près de 150 blessés. Deux jours plus tard, le Secrétaire général de l’ONU, António Guterres, nous parle d’un Paris bien différent en prenant la parole à la Conférence des Nations Unies sur le climat à Katowice, en Pologne : « Katowice doit s’assurer que les liens de confiance établis à Paris perdurent ».

Le premier Paris est celui de la ville des émeutes, site des Gilets Jaunes, un mouvement populaire contre une taxe sur les carburants prélevée afin de favoriser le passage aux énergies renouvelables. Le second Paris est celui de l’Accord pour le climat de 2016. Cet accord a établi une feuille de route pour réduire les émissions carbone et ralentir le changement climatique mondial. La taxe sur les carburants que subissent les émeutiers parisiens est l’exemple même des mécanismes prévus par l’accord de 2016.

Taxe sur le carburant ou pas, il y a un sentiment général sur le fait qu’il faille faire quelque chose pour prévenir le changement climatique. « Il est difficile, poursuit António Guterres, de surestimer l’urgence de la situation ». Il a raison. Les choses vont mal. Mais les manifestants qui remplissent les rues de France refusent d’être suspendus à cette urgence, faisant face à des luttes plus immédiates. Leur réticence à accepter cette urgence nous oblige à nous demander comment, précisément, nous pourrions construire la volonté politique d’affronter le problème, et qui sera forcé d’en assumer les conséquences.

Un mois avant les émeutes de Paris, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) a publié un rapport présentant le consensus actuel sur le changement climatique. Les auteurs du rapport affirment que le monde s’est déjà réchauffé d’environ 1 degré Celsius par rapport à l’ère pré-industrielle. Si le réchauffement double, prévient ce rapport, les conséquences seront désastreuses et irréversibles. Pour minimiser le réchauffement futur et maintenir l’augmentation de la température en dessous de 1,5 degré Celsius, le GIEC prévoit que l’économie mondiale doit être décarbonisée d’ici 2050, c’est-à-dire être brutalement sevrée de combustibles fossiles.

Les changements climatiques actuels se poursuivront même si les émissions de CO2 cessent. Ces changements comprennent la fonte du permafrost, l’élévation du niveau de la mer et des phénomènes météorologiques extrêmes. En Alaska et en Russie, les bâtiments s’effritent à mesure que le permafrost se liquéfie sous leurs fondations. Le récent vortex polaire qui a balayé le Midwest américain a fait au moins huit victimes. Une poignée d’îles Salomon sont déjà sous l’eau. Les boucles de rétroaction derrière ces événements ne s’arrêteront pas avant longtemps, même si toutes les émissions de carbone cessent demain.

L’ampleur du changement climatique est déjà énorme : les effets futurs des émissions actuelles combinés au temps de latence avant que les effets de refroidissement ne se fassent sentir (avec le remplacement le plus rapide des infrastructures d’extraction de combustibles fossiles) nous assurent d’un réchauffement d’au moins 1,5 degré Celsius d’ici 2040 environ. Les écologistes estiment que ce niveau de réchauffement entraînera l’extinction d’une espèce sur vingt sur la planète.

Les grands feux de forêt causés par les changements climatiques peuvent générer leur propre régime météorologique, qui à leur tour propageraient le feu encore plus rapidement. Partout, les effets du changement climatique se répercutent sur eux-mêmes. Si le monde entier ne se décarbonise pas immédiatement, la Terre se réchauffera au total de 2 degrés Celsius vers 2050. A 2 degrés de réchauffement, on pourrait assister à l’extinction d’une espèce sur six de la planète. Cette rétroaction, laissée sans contrôle, rendra la Terre 4,2 degrés plus chaude d’ici 2100 (extinction d’une espèce sur deux). Une fois enclenchés, de tels processus sont pratiquement impossibles à arrêter, comme un feu de forêt générant son propre climat.

Pour limiter le réchauffement à 1,5 degré, le GIEC estime qu’en plus de la décarbonisation totale, il faudra retirer jusqu’à cent milliards de tonnes de carbone de l’atmosphère. Les techniques nécessaires pour accomplir cette opération, conçues comme des pièges à carbone, exigent un apport extraordinaire en matériaux et main-d’œuvre. Les nouveaux secteurs économiques liés à ces techniques connaissent déjà une croissance massive, alors que le capital-investissement s’épuise dans la recherche de taux de rendement élevés. Plutôt que de restreindre le capitalisme et sa volonté incessante de croissance, ces réponses au changement climatique le renforcent.

La modification du rayonnement solaire est l’une des techniques de géo-ingénierie les plus largement proposées. Cela fonctionnerait en libérant des milliards de tonnes de soufre dans la stratosphère, bloquant ainsi les radiations entrantes. Mais les partisans de cette technique n’ont pas précisé où ils trouveraient tout ce soufre. Sera-t-il extrait dans les mines de soufre à ciel ouvert d’Indonésie, où les travailleurs ont une espérance de vie de moins de cinquante ans ? Ou peut-être sera-t-il extrait aux États-Unis, l’un des plus grands producteurs de soufre au monde, où 80% du soufre est un sous-produit de la production de pétrole et de gaz ? Aucun de ces scénarios n’offre une alternative significative à l’exploitation capitaliste. En fait, les deux sont fondés sur son extension.

Alors que la modification du rayonnement solaire est une alternative encore très abstraite, des technologies comme Direct Air Capture seront mises en ligne dès cette année. Le captage direct de l’air consiste à aspirer l’air par de gros ventilateurs, puis à filtrer le CO2. Le carbone est ensuite enterré, utilisé comme combustible ou pour modifier les sols à des fins agricoles. De nombreux autres procédés de capture du carbone devraient être mis au point au cours de la prochaine décennie, mais leur viabilité est loin d’être assurée. A l’heure actuelle, le coût par tonne de CO2 éliminée est d’environ 800 dollars, soit 80 fois le coût, en compensation, d’une tonne métrique d’émissions de carbone capturée par la plantation d’arbres. Ce type d’infrastructure massive attire les investisseurs techno-utopistes qui s’attendent à ce que ces gadgets permettent de résoudre la crise climatique. Une telle approche séduit également des gauchistes, quand bien même ces éventuels gadgets nécessitent des investissements massifs en matériel et en main-d’œuvre, ce que seule l’exploitation capitaliste mondiale rend possible.

Aussi, même si nous optons pour l’abandon pur et simple des combustibles fossiles en lieu et place d’une purification de l’air au charbon actif, cet abandon a ses propres limites matérielles. Un rapport récent des Pays-Bas montre que des matériaux essentiels aux technologies solaires et éoliennes -des métaux comme le néodyme, le terbium et l’indium – ne sont pas exploités en quantités suffisantes pour que les énergies solaire et éolienne puissent remplacer la production actuelle de pétrole et de gaz.

Parallèlement à ces efforts techniques, des politiques gouvernementales sont également à l’ébauche pour atténuer certains des effets les plus graves du changement climatique. Ces efforts sont souvent régressifs et accentuent des inégalités de revenus déjà importantes.

Pendant qu’António Guterres festoyait et faisait des mondanités à la conférence sur le climat de Katowice, les employés de la ville de Paris nettoyaient et lavaient les graffitis des bâtiments publics qui disaient « la crise climatique est une guerre contre les pauvres ». Si des solutions administratives ou s’appuyant sur le marché peuvent réduire le changement climatique, ce ne sera qu’en rabaissant encore plus les populations pauvres et exclues. C’est cette réalité qui a mobilisé les gilets jaunes.

Les solutions au changement climatique en tant que phénomène mondial sont bien adaptées aux nations et aux marchés, puisqu’ils peuvent exploiter la main-d’œuvre et des ressources pour réaliser ces solutions. Le rapport du GIEC note également l’importance des stratégies locales, rassemblant dans la littérature du changement climatique des efforts de « résilience » et d’ « adaptation ». Le GIEC suggère que ces stratégies peuvent s’attaquer à des réalités spécifiques et localisées du changement climatique, en réduisant leur impact sur les groupes les plus vulnérables. C’est avec ces stratégies que la gauche révolutionnaire pourrait trouver le plus de succès.

Le changement climatique n’est pas un processus unifié et homogène. Il entraînera la disparition massive d’espèces dans la forêt nuageuse andine tout en augmentant la productivité forestière en Suède. Les changements de température et de précipitations signifient par exemple que la productivité agricole pourrait augmenter jusqu’à 30 % en Afrique du Sud tout en diminuant d’environ autant au Soudan. Bien qu’il existe des tendances générales, les effets se manifesteront différemment selon la latitude et la longitude, ce qui compliquera l’organisation mondiale et nationale contre ces derniers.

Une véritable réponse au changement climatique doit s’adapter à ses effets régionaux tout en résistant aux solutions s’appuyant sur le marché qui intensifieront l’expansion capitaliste. Plutôt que de se rallier à la tentation des solutions globales, les anticapitalistes en France combinent un refus des solutions imposées « d’en haut » avec des luttes écologiques régionales, comme celle de la ZAD de Notre-Dame des Landes, créée pour stopper la construction d’un aéroport régional près de Nantes. Le patchwork d’activistes écologistes, de féministes et de travailleurs ainsi que de chômeurs qui remplissait les rues de Paris est à l’image de ce que sera la base des futures rébellions climatiques.

Ces réseaux noués sont importants pour ce qui est de notre adaptation aux effets déjà présents du changement climatique. En dehors des centres urbains, ces réseaux sont construits en réponse à des catastrophes naturelles. Des groupes autonomes tels que le Mutual Aid Disaster Relief, qui font offre de solidarité plutôt que de charité, sont des exemples inspirants, comme à la suite de l’ouragan Maria et du feu de camp à Butte.

Les luttes sociales renforcent nos capacités d’adaptation mais, en empêchant les flux de capitaux, elles peuvent aussi empêcher les émissions de carbone. La production économique d’une industrie est directement corrélée à son empreinte carbone. Le Centre National des Centres Commerciaux en France rapportait la perte de deux milliards d’euros de chiffre d’affaire lors des émeutes des gilets jaunes. En utilisant le modèle dominant d’étude sur leur bilan carbone, nous pouvons estimer que ces dommages économiques ont permis d’éviter au moins un demi-million de tonnes d’émissions de carbone, ce qui équivaut à retirer des dizaines de milliers de voitures des routes françaises durant une année entière.

Les luttes sociales contre la circulation de marchandises peuvent empêcher les émissions de carbone et les luttes écologiques, pour protéger la biodiversité, peuvent capturer le carbone déjà émis. A l’échelle mondiale, les forêt primaires représentent le deuxième plus grand puits de carbone (après les tourbières). Les luttes pour protéger les zones forestières intactes pourraient avoir des effets équivalents à ceux de la géo-ingénierie. Et contrairement à elle, qui aura probablement des effets négatifs sur les systèmes écologiques, les luttes pour la défense des forêts protègent la biodiversité existante.

En Allemagne, les efforts conjugués pour protéger la forêt de Hambach ont empêché une entreprise houillère de défricher l’ancienne forêt de chênes et de charmes afin d’extraire le charbon qui s’y déposait. La lutte de ces écologistes consiste à protéger la biodiversité, à construire des réseaux locaux capables de s’adapter aux changements climatiques et à empêcher l’expansion d’une mine de charbon locale. En Allemagne, la législation n’abrogera pas l’extraction de charbon avant 2038 ; l’action directe pour protéger la forêt de Hambach permet d’empêcher de nouvelles émissions de carbone dès maintenant.

Le discours actuel sur le changement climatique est fondé sur un faux choix qui ne laisse aucune place aux luttes partant « d’en bas ». L’esprit des gilets jaunes peut nous aider à naviguer dans ce faux choix entre un changement climatique incontrôlé et des solutions imposées « d’en haut », basées sur le marché : les luttes sociales peuvent simultanément réduire les émissions de carbone et créer des réseaux d’adaptation au changement climatique existant.

Actuellement, des groupes comme le Sunrise Movement, co-auteurs du Green New Deal, tentent de capter la vague d’activisme climatique afin de l’orienter vers des fins électorales et législatives. Il existe toutefois d’autres solutions. Les luttes directes contre l’extraction des ressources et contre la destruction des écosystèmes évitent les contradictions de ces stratégies portées par le marché. Elles s’attaquent à la crise tout en refusant d’en faire subir les conséquences à ceux qui sont les moins responsables de la destruction écologique.

Jack Rusk


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