Gilets Verts vs. Deliveroo : Récit de la première semaine de mobilisation des livreurs

Depuis le début du mois d’août, la plateforme de livraison de plats à domicile Deliveroo connaît un de ses plus grands mouvements de grève depuis son lancement en France. Alors que nous étions habitués chaque année durant l’été à voir émerger des mouvements de contestation, celui-ci semble bien prendre, aussi bien chez les livreurs à l’échelle nationale que dans l’opinion, qu’il s’agisse du traitement médiatique ou du soutien des « consommateurs ».

Articulant plusieurs stratégies de blocage, de boycott, de déconnexion et de médiatisation, l’enjeu est alors à la fois de frapper la plateforme au porte-monnaie en empêchant les commandes d’être livrées, de faire pression sur les restaurateurs pour se retirer au moins de manière temporaire du système, puis enfin de se montrer dans la rue et dans les médias pour rappeler la réalité de nos conditions de travail. Le choix de la grève perlée (organiser des actions et des blocages un voire deux jours par semaine pour ne pas trop toucher la rémunération des grévistes) permet alors de maintenir la pression à la fois sur le plan financier et sur le plan symbolique, à un moment de l’année où la faiblesse du nombre de commandes ne permet pas d’envisager des blocages de masse.

Ainsi plusieurs difficultés vont s’imposer aux grévistes et aux livreurs mobilisés : faire durer un mouvement sur un mois où habituellement les commandes sont très peu nombreuses et donc les perspectives d’offensives et de perturbation du système très limitées.

I. Ce qui a mis le feu aux poudres

L’évolution du système de tarification

Comme chaque été Deliveroo profite de la baisse des demandes et de la moindre présence des livreurs (qui sont invités à ne plus travailler pendant les mois de juillet et août pour pallier le manque de commandes) pour imposer une baisse de tarification à ses livreurs qui n’auront aucun moyen de contester ces réformes. Petit à petit les revenus plus stables ont été remplacés par des revenus beaucoup plus variables qui ont d’autant plus précarisé les livreurs.

  • Ainsi, à l’été 2017, Deliveroo avait décidé de rendre caducs les contrats des livreurs payés à l’heure (à l’époque 7,5€/heure + 2 à 4€ par commande livrée) afin de les forcer soit à prendre un contrat payé à la commande (5,75€/livraison) soit tout simplement à prendre la porte. À ce moment là, le service de Deliveroo était en pleine expansion ce qui permettait de rendre le contrat à la commande plus avantageux ; néanmoins la manœuvre a permis de se débarrasser de livreurs plus anciens qui pouvaient se montrer plus revendicatifs. Au fur et à mesure, l’augmentation des distances de livraison a rendu ce système de tarification à la commande beaucoup moins avantageux.
  • C’est ainsi qu’au mois de juin 2018 a été introduit le nouveau système de tarification « à la distance » dont nous détaillions le fonctionnement dans cet article. Le revenu par commande était alors variable : il comprenait des frais de prise en charge de 2€ ainsi qu’une part variable calculée de manière obscure en prenant en compte la distance (à vol d’oiseau), horaire, le nombre de livreurs connectés ainsi que d’autres paramètres inconnus par l’équipe même de Deliveroo France. La tarification variable garantissait tout de même un montant minimum fixé chaque mois.

Ce système de tarification variable était cette fois aussi plus avantageux que l’ancien compte tenu de l’explosion des distances de livraison (au départ limitées à 5km maximum, distance au restaurant comprise, elles peuvent dorénavant atteindre 10 km voire plus dans certaines zones), et du fait que les tarifs étaient plus avantageux (jusqu’à 7-8€ sur certaines commandes pas excessivement longues). Il a fallu attendre le mois d’octobre avec une baisse des tarifs minimums (passés de 5,3€ la commande à 4,7€ à Paris) pour que surgisse un mouvement de grève national que nous vous racontions dans cet article. Début avril, un nouveau mouvement, plus discret et plus local, avait également eu lieu pendant quelques jours parmi les livreurs du XVIe arrondissement, autour de la place Victor Hugo.

La fin des tarifs garantis

À partir du 30 juillet 2019, Deliveroo annonçait aux livreurs la fin des tarifs garantis. Fixés autour de 4€ par commande (variable selon les villes), ils peuvent désormais tomber jusqu’à 2€ pour les commandes estimées livrables en moins de 10 mn (en ne prenant pas en compte les temps d’attente aux restaurants pouvant prendre parfois plusieurs dizaines de minutes).

Plusieurs débrayages se sont lancés spontanément dans plusieurs villes de France et plusieurs zones de Paris: les livreurs réunis en groupes affinitaires se sont regroupés pour refuser les commandes en masse ou pour bloquer certaines commandes. Le mouvement s’est ensuite structuré autour de quelques leaders locaux, via des applications de discussions (WhatsApp, Telegram, Snapchat, etc), puis aidés par les collectifs de livreurs tels que le CLAP à Paris, le syndicat des livreurs bordelais CGT, les Bikers Nantais, ou autour de la CGT chômeurs et précaires à Lyon.

II. Compte-rendu de la 1ere semaine de mobilisation :

Les premiers mouvements organisés se sont mobilisés le week-end du 3-4 août. Plusieurs villes ont rejoint le mouvement telles que Besançon, Toulouse, ou encore Mulhouse et Strasbourg pour un total d’une dizaine de villes mobilisées. Réunissant chacune une trentaine de livreurs la stratégie semblait plutôt être celle du refus de commandes que celle du blocage. Ainsi à Besançon, mais aussi à Strasbourg, une quarantaine de livreurs sont parvenus à stopper le service pour la soirée.

À Paris, le mouvement s’est structuré autour de la place de la République. Après un rencard à 19h pour se rassembler, faire quelques prises de paroles et décider collectivement des stratégies de mobilisation. Les 200 livreurs présents sur place se sont alors répartis sur plusieurs points de blocage sur toute la soirée. Plusieurs « épicentres » où sont réunis beaucoup de restaurants très sollicités par les clients tels que la rue de Buci (Odéon, Paris Ve) ou la rue Montorgueil (Sentier, Paris IIe) ont été intégralement bloqués, aucune commande n’est alors sortie des restaurants du secteur. Plusieurs « piquets volants » sont également partis de la place de la République pour bloquer différents restaurants sur le boulevard Richard Lenoir, rue de Belleville ou vers Strasbourg Saint-Denis. La stratégie des piquets volants consistait plutôt à se déplacer de restaurant en restaurant en faisant des concerts de klaxons jusqu’à ce que le restaurateurs consentent à éteindre la tablette pour déconnecter le restaurant. D’autres blocages ont également eu lieu autour de Montparnasse, mais aussi vers la place de Clichy.

Le même mode opératoire a eu lieu le mercredi 7 août. Globalement les blocages se sont passés sans accroc, mais si certains restaurateurs s’étaient montrés compréhensifs, d’autres ont retenu le visage de certains livreurs et les ont menacés par la suite.

Odéon le 3 août

Samedi 10 août : à l’assaut des cuisines Deliveroo Editions

Après deux soirées de blocage zone par zone les samedi 3 et mercredi 7 aout, nous nous étions réunis samedi 10 place de la République pour nous attaquer cette fois-ci aux cuisines « Deliveroo Editions » de Saint-Ouen et de Courbevoie. Ces deux cuisines géantes accueillent chacune 12 des chaînes de restauration les plus huppées de Paris (Blend, Little Italy, Pokawa, le Petit Cambodge, etc), où les repas, uniquement destinés à la livraison, sont produits à la chaîne. Ces « dark kitchens » sont le pilier de la stratégie d’expansion de Deliveroo en banlieue et ont donc constitué une cible de choix dans cette mobilisation des livreurs « Gilets Verts ».

Après un ride collectif de la place de la République jusque Saint-Ouen, nous nous sommes retrouvés une trentaine sur chaque point de blocage, sans compter les autres piquets à l’intérieur de Paris, au niveau du quartier du Sentier, et de Montparnasse. Si les cuisines de Saint-Ouen n’ont pas voulu fermer avant l’heure officielle de fermeture (22h30), nous forçant à rester sur place pour qu’aucune commande ne sorte, celles de Courbevoie ont très rapidement lâché prise et ont fermé avant l’heure. Les livreurs ont alors pu se déployer sur d’autres blocages dans le coin, notamment le Burger King de Neuilly ainsi que celui avenue Wagram.

De nombreuses actions sont encore prévues avant une grosse mobilisation pour septembre, si Deliveroo ne consent pas à répondre de manière positive à nos revendications, à savoir : hausse du prix des courses et instauration d’un revenu horaire garanti, retour des primes intempéries et fin des licenciements abusifs.

Des mobilisations sont déjà prévues ce samedi 17 août au moins à Paris, Nantes et Bordeaux. Vous pouvez également signer la pétition en soutien aux livreurs.

III. La question du management par algorithme

Pour faire le lien avec les précédentes mobilisations nous voyons à quel point il est primordial pour les travailleurs des plateformes d’avoir une vision claire du fonctionnement de l’algorithme en ce qui concerne l’attribution des courses, la gestion du planning ainsi que la tarification. Si certaines données utiles à la réalisation des livraisons sont clarifiées (les temps d’attente aux restaurants, l’adresse de livraison qui est donnée dès le départ), une des stratégies de Deliveroo pour tirer les tarifs vers le bas passe alors par l’opacification des règles de tarification, devenues aléatoires et individualisées.

Chaque réforme du mode de tarification ne vise pas tant à baisser le prix unitaire des courses qu’à rendre le système plus complexe. Chez Deliveroo la tarification est passée d’une tarification avec une part horaire fixe (7,5€/heure et une part variable de 2 à 4€ par commande) à un système où la paie ne dépend plus que du nombre de commandes effectuées. Ces changements s’accompagnent en général de plein de bonus variables qui au fur et à mesure tendent à disparaître : bonus intempéries, primes week end, prime de paliers (ex: 5€ pour 10 courses effectuées). Le fait de pouvoir connaître tous les détails d’une course mais pas les détails de la fixation du prix, permet à terme aux plateformes qui récoltent les données sur les refus, de voir jusqu’à quel prix les travailleurs sont prêts à descendre, et jusqu’à quelle limite ils peuvent descendre sans impacter la qualité de la livraison. Avec ce système de « fixation dynamique » des prix, une garantie n’en est jamais une, les prix finissent toujours par baisser et les bonus disparaître.

Ce système repose également sur ce qu’on appelle la « gamification » du travail c’est à dire : l’application de mécanismes  »ludiques » à ce qui ne relève pas du jeu, en l’occurence au travail. Cela permet d’obtenir des travailleurs qui acceptent de réaliser des tâches qu’ils n’auraient pas nécessairement réalisées en temps normal en s’appuyant sur leur prédisposition au jeu. Les bonus « incitatifs » et ludiques type : « gagnez X€ pour Y courses en 4h » fonctionnent de manière très aléatoire. La question pour la plateforme est « si le livreur accepte les X€ pour Y courses aujourd’hui va-t-il accepter moins d’argent pour plus de courses demain? », et on réessaie jusqu’à ce qu’il y ait suffisamment de livreurs connectés. Ces plateformes auront d’autant plus de raisons d’organiser un sureffectif constant (qui leur coûte peu, mais qui fait baisser le revenu des livreurs) que plus de livreurs se répartissent de commandes, moins les plateformes auront à appliquer de bonus. C’est régulièrement le cas avec la boite Nestor qui propose des paliers de primes plus avantageuses qui restent inaccessibles aux livreurs. Avec la dernière baisse des tarifs, Deliveroo apporte comme avantage une prime conditionnée par le nombre de commandes acceptées à la suite. Or certaines courses restent tout bonnement irréalisables ou si peu rentables qu’elles ne présentent aucun intérêt. Pour Deliveroo c’est tout benef’ car ce système permet d’automatiser la discipline et la gestion des livreurs via l’algorithme.

Évidemment cette politique doit s’accompagner d’un gros turn-over, ceux qui n’acceptent plus les prix qu’ils jugent trop bas sont invités à prendre la porte (s’ils ne le font pas d’eux-mêmes). Puis de nombreux nouveaux travailleurs alléchés par les prix pratiqués jusque là s’inscrivent et finissent par s’habituer.

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