L’Organisation de l’Armée Secrète (OAS) : un terrorisme français anti-communiste et anti-musulmans

L’Organisation de l’Armée Secrète (OAS) est une organisation terroriste nationaliste. Fondée par des « ultras » de l’Algérie française en 1961 et dirigée par le général Raoul Salan, elle avait pour but de renverser la République et le général De Gaulle. Ses méthodes étaient exactement les mêmes que celles de l’armée française étant donné qu’elle cultivait le paradoxe d’utiliser le terrorisme pour « lutter contre le terrorisme ».

L’Algérie ne fut pas bradée comme les autres possessions françaises qui ont fait l’Empire et dont la France a tiré et tire encore une grande partie de sa richesse. Dès le lendemain des attentats qui secouent l’Algérie à la Toussaint 1954 et marquent le début de l’insurrection et de la guerre d’indépendance, des troupes invisibles se tiennent l’arme au poing. Elles sont prêtes à combattre les forces de l’indépendance avec une détermination et une cruauté insoupçonnables. À l’automne 1955 apparaissent à Alger les embryons des premiers groupes « contre-terroristes ». Formés sur le modèle de la Main rouge, organisation terroriste émanant du Service de Documentation Extérieure et de Contre-Espionnage (SDECE, actuelle DGSE), ils pratiquent l’assassinat et le plastiquage contre le Front de Libération Nationale (FLN) et ses soutiens réels ou supposés selon le principe qu’il faut rendre coup pour coup.

Le premier groupe naît dans l’ombre d’un ancien commissaire de police, André Achiary. En mars 1956, le docteur René Kovacs, un ancien de la Direction Générale de l’Enseignement et de la Recherche (DGER), rejoint Achiary et, à son tour, rabat vers le groupe un autre ancien des services spéciaux, Philippe Castille, qui a fait partie du 11ème régiment parachutiste de choc. Expert en bazooka, il a été nommé à Alger inspecteur commercial à la Régie Renault. Puis un activiste poujadiste du nom de Michel Fechoz rejoint à son tour ce noyau dont l’audience ne cessera plus de s’élargir. Ces partisans acharnés de l’Algérie Française se camouflent dans une association appelée l’Union Française Nord-Africaine (UFNA) créée en août 1955 et qui compte dans son comité directeur des éléments comme Robert Martel, catholique intégriste surnommé « le chouan de la Mitidja ».

Les premiers réseaux de « contre-terroristes » se créent, dont la plupart des membres rejoindront l’Organisation de l’Armée Secrète (OAS). Au nombre de ses précurseurs, Georges Watin qui, en 1955, fonde le Comité d’Action des Jeunes Agriculteurs (CAJA). Personnage excentrique, surnommé « Georges le Boiteux », réputé pour sa brutalité et son absence d’empathie, il est associé à plusieurs épisodes marquants de l’histoire de l’OAS, comme l’attentat manqué du Petit-Clamart contre le général de Gaulle. Après une vie mouvementée, Watin pose ses valises au Paraguay, ce paradis des activistes français et des anciens criminels de guerre nazis, où il décède en 1994.

Au premier cercle des « pionniers » du contre-terrorisme se joignent également les poujadistes de l’Union de Défense des Commerçants et des Artisans (UDCA) qu’a fondée en novembre 1953 Pierre Poujade. L’Algérie devient peu à peu le centre de ralliement de l’extrême droite activiste qui fait son miel de la « colère » des pieds-noirs. Des groupes métropolitains débarquent à Alger ou y expédient des émissaires. Certains, affiliés à Jeune Nation, viennent chauffer à blanc les partisans de l’UFNA qui échappent encore à l’ultra-radicalité. Les groupes contre-terroristes se structurent et se développent malgré la dissolution de l’UFNA décrétée par le ministre résident Robert Lacoste suite à un attentat qui, le 1er juillet 1956, a fait huit blessés.

Sitôt après la dissolution apparaissent le Comité de la Renaissance Française (CRF) et l’Organisation de la Résistance de l’Algérie Française (ORAF), contrôlés par le groupe de Kovacs, qui s’est spécialisé dans les représailles contre les « musulmans » et les attaques de biens immobiliers. Les pieds-noirs semblent avoir déclaré la guerre au FLN et créé un état de guerre civile larvée. Dans ce contexte, Guy Mollet, président du Conseil, décide d’en finir à Alger avec le FLN pour remettre la main sur une situation qui lui échappe. Il nomme le 7 janvier 1957 le général Jacques Massu, alors chef de la 10ème Division Parachutiste (DP) superpréfet de la ville d’Alger et du nord du département. Sa mission tient en ces quelques mots : « maintenir l’ordre et protéger les populations ». Robert Lacoste lui remet les pouvoirs de police afin d’en finir avec le « terrorisme du Grand Alger »1.

L’OAS se construit idéologiquement à l’aide de personnages comme Jean-Marie Le Pen, officier parachutiste en novembre 1953 en Extrême-Orient au sein de la Légion étrangère avant de rallier le mouvement de l’ex-Parti Populaire Français (PPF) de Pierre Poujade qui dénonce « l’inquisition fiscale ». Poujade fait de Le Pen le délégué national de l’Union de Défense de la Jeunesse Française (UDJF), l’organisation de jeunesse poujadiste et, le 21 janvier 1956, le député de l’UDCA dans la 1ère circonscription de la Seine. Le Pen renfile l’uniforme et fait un séjour de six mois en Algérie où il sert dans le service de renseignement de la 10e DP de Massu. Il crée en 1957 le Front National des Combattants (FNC) et une fois réélu député, il prend parti pour l’Algérie française.

Lors de la semaine des barricades, il passe le 25 janvier 1960 dans la clandestinité sans prendre pour autant le maquis. Il met ensuite sur pied le 8 juillet de la même année le Front National pour l’Algérie Française (FNAF) dont il sera le secrétaire général et dont l’ambition est de « maintenir l’Algérie française dans l’égalité réelle des communautés et le respect de toutes les croyances, seules conditions d’une paix française durable ». Le Pen tisse autour de lui un véritable réseau. Il dispose, dans le cadre du FNAF, de correspondants éparpillés sur l’ensemble du territoire hexagonal, qu’il a, pour certains, déjà croisé lors de son tour de France effectué en août 1957 pour la défense de l’Algérie Française. Il s’agissait d’une pure action psychologique organisée avec le concours de l’armée et baptisée « caravane pour l’Algérie française ».

Cette dernière parcourait plusieurs départements, distribuant des tracts dans les villes traversées, tenant des meetings et organisant des projections de films de propagande. Le Pen avait alors reçu le soutien des autorités qui avaient mis à sa disposition dix camions prélevés sur le parc du secrétariat d’État aux forces armées, trois camionnettes, plusieurs voitures de tourisme, des appareils de projection cinématographique ainsi qu’une centaine d’ex-combattants et d’étudiants chargés de l’organisation. Cette opération ainsi que ses contacts dans le microcosme poujadiste avaient favorisé son implantation nationale qui prend d’avantage d’ampleur encore après la création du FNAF2.

Pierre Sidos et les nationalistes issus de Jeune Nation ne constituent pour leur part qu’une aile de l’OAS, une fraction opérant en symbiose avec elle tout en conservant son autonomie au prix de féroces rivalités qui se soldent souvent par le sang versé. Dans leur fuite en avant et leur surenchère, les activistes de l’Algérie française versent insensiblement dans une forme de célébration de la clandestinité et de l’illégalisme. Meurtres, attentats, exécutions sommaires, règlements de comptes, vols et braquages deviennent le quotidien des partisans armés de l’Algérie française.

Dans une note interne de l’OAS-Zone III, une éloge du plastic aux accents d’apologie du terrorisme est rédigée : « Le plastic n’est pas pour nous une fin en soi. C’est simplement un moyen d’action très efficace parmi bien d’autres. Certains de ses effets apparaissent clairement. Il a réconforté les patriotes. Les populations sentent qu’une force existe qui tient en échec le gouvernement de l’abandon. Il a jeté la panique dans tous les milieux officiels. De très nombreux hauts fonctionnaires n’osent plus coucher chez eux et se « planquent » la nuit. Il fatigue, affole et finalement écœure les forces dites de l’ordre, parfaitement conscientes de leur impuissance. Il sert d’avertissement aux civils partisans de l’attentisme et de l’abandon. Il fait réfléchir les masses musulmanes qui s’aperçoivent que tous les Français ne sont pas, comme le pouvoir, prêts à se déculotter. L’OAS attaque le FLN et le PCA (Parti communiste algérien). En métropole, le plastic démontre également notre force, notre organisation et impose cette notion à l’opinion d’abord incrédule ».

1961

Cet éloge du plastic (explosif très puissant) confirme la priorité que l’OAS accorde aux attentats et à l’action terroriste destinée à presser l’adversaire, créer un climat de guerre larvée ou, dit-on alors, « non conventionnelle ». Il s’agit de créer un tel désordre que l’armée soit obligée d’intervenir comme le suggérait Robert Martel. Les cibles sont le plus souvent déterminées avec précision et à la suite d’enquêtes du « service de renseignement » de l’OAS. À la fin de l’année 1961, l’OAS cible des bars et des cabarets, puis les locaux ayant un lien direct ou indirect avec le PC ou le « bloc soviétique », ou encore les cafés et autres établissements tenus par des Nord-Africains algériens3.

L’OAS prend l’allure d’une mafia qui recourt pour se financer au rapt crapuleux comme le révèle l’affaire Patou, du nom d’un antiquaire de Fontainebleau retrouvé séquestré dans son appartement parisien de la rue Polytechnique. Cette affaire entraîne l’arrestation de son geôlier, Christian Alba, que l’on retrouvera plus tard aux côtés de Jean-Jacques Susini et qui appartient aux groupes Alpha de Jean-Marie Vincent. En mai 1962, ces derniers kidnappent une « avorteuse » présumée opérant à Montrouge, en banlieue parisienne, et la rackettent ; en février 1963, un médecin de Fontenay-aux-Roses, lui aussi accusé d’être un avorteur, doit passer à la caisse, tout comme cet autre médecin de Colombes en mars 1963.

Plastiqueurs, racketteurs, voleurs, l’OAS se spécialise également dans le braquage. Ces « levées de fonds » servent à payer les clandestins et les frais fixes de l’organisation, et à financer certaines opérations telles que l’attentat du Petit-Clamart, le 2 août 1962, dirigé contre le général de Gaulle. Du 24 au 31 juillet, des membres du commando ont successivement braqué l’arme au poing le bureau de poste de Beauregard, à Poissy, puis les établissements Lenzo, passage du Lido, à Paris, ainsi que l’agence du Crédit industriel et commercial de l’avenue Junot et celle des Comptoirs des échanges et des monnaies rue d’Amsterdam : ces opérations réunissent plus de deux millions d’anciens francs de butin, une belle somme pour l’époque. Certains se spécialisent comme cette équipe d’activistes tourangeaux qui compte à son actif plusieurs attaques de fourgons postaux dont la première a lieu le 1er décembre 1962 à Agonac, la seconde le 1er octobre 1963 à Esvres, et la dernière le 15 janvier 1964 dans l’Indre-et-Loire à Cormery4.

Les plastiqueurs de l’OAS s’en donnent à cœur joie et à Paris, les nuits bleues se succèdent. Les objectifs retenus ont de quoi réjouir les officines anticommunistes. Y figurent plusieurs de leurs cibles habituelles : l’association France-Tchécoslovaquie, le bureau parisien de l’agence soviétique Tass, le journal Horizons de Pierre Cot, ancien ministre du Front populaire qualifié depuis cette époque d’agent soviétique, les éditions DECA et Chants du Monde, le siège de l’Union de la Jeunesse Communiste de France (UJCF), ou encore la permanence du PCF située 3 rue du Vieux Colombier dans le 6e arrondissement. À cette adresse se trouvent encore le siège du centre intersyndical de la CGT, de l’UJCF, de l’Union des Étudiants Communistes (UEC), du comité local du Mouvement de la paix et du comité des Amitiés franco-chinoises.

Le 30 décembre 1961, l’OAS frappe le siège de la fédération de la Seine du Secours populaire, puis elle dépose une bombe contre la porte d’entrée de l’appartement de l’avocat André Blumel, ex-SFIO proche du PCF, qui a défendu Jacques Rispal lors du procès du réseau d’aide au FLN de Francis Jeanson. À cette série s’ajoutent les plastiquages qui ont déjà visé la journaliste Françoise Giroud, le responsable du PSU Alain Savary ou encore, le 7 décembre 1961, l’appartement de Jérôme Lindon, le directeur des Éditions de Minuit qui, en mars 1960, a publié le manifeste anticolonialiste Le Déserteur de Jean-Louis Hurst, ce qui lui a valu des poursuites devant la 17e chambre correctionnelle. La bombe qui lui était réservée explose à 0 h 20. Deux heures plus tard, une seconde bombe explose 7 rue Pierre Dégeyter à Stains, dans la maison de la jeunesse où se réunissent des « mouvements d’extrême gauche ».

Le 23 mars 1962, c’est l’appartement du jeune étudiant Alain Krivine, un des responsables du Front universitaire antifasciste (FUA), qui est pris pour cible. Les plastiqueurs s’en prennent également à la société d’affichage Dauphin que l’OAS fait sauter le 13 avril 1962. L’OAS reproche semble-t-il à Jacques Dauphin, le directeur général, d’être le vice-président de la Fédération des officiers de réserve républicains et du Comité d’action de la résistance, des organisations qualifiées de « cryptocommunistes » par certaines officines et des groupes d’extrême droite. La furia terroriste s’interrompt à peine quand les plastiqueurs apprennent, le 20 avril 1962, l’arrestation à Alger d’un certain Louis Carrière, administrateur de sociétés, de son vrai nom Raoul Salan. Avec lui, la police s’empare de quelques membres de sa famille et de son entourage militaire immédiat.

Certains ont épilogué sur les circonstances et les causes de son arrestation : est-il tombé dans un piège ? A-t-il été trahi par des proches ? S’est-il montré imprudent ? Il semblerait plutôt qu’il ait lui aussi été victime de la redoutable efficacité de la police et des services de sécurité et de renseignement dans leur lutte contre l’OAS. Pour l’heure, Salan ne s’attarde pas à Alger. Sitôt appréhendé, il est exfiltré sans perdre de temps pour éviter un coup de main de ses partisans pour le libérer. En compagnie du capitaine Ferrandi, son aide de camp, Salan embarque dans un avion qui atterrit en début de soirée à Villacoublay, en région parisienne. Sous bonne escorte, il est acheminé à la prison de la Santé où ses camarades de l’OAS déjà emprisonnés l’accueillent par une bronca frénétique.

Conséquence immédiate de son arrestation, le Conseil National de la Résistance (CNR) se crée, en avril 1962. Il s’agit de compenser la chute de Salan mais aussi celle d’un autre ponte de l’OAS, le général Edmond Jouhaud, tombé quant à lui en mars. La direction du nouvel organisme comprenant des personnalités politiques et des chefs militaires est assumée par Georges Bidault, un défenseur de la première heure de l’Algérie française et figure de la démocratie chrétienne dont il s’est éloigné depuis le retour de de Gaulle au pouvoir. En 1943, Georges Bidault avait succédé à Jean Moulin à la tête du CNR de l’époque, qui regroupait les mouvements de Résistance. Hormis le nom de Georges Bidault, à plus de vingt ans de distance, les deux CNR n’ont rien en commun. Si, avec la chute du général Salan, l’OAS essuie indéniablement un grave revers, l’organisation terroriste n’entend pas pour autant baisser les bras. En dépit de la morosité dans laquelle l’a plongé sa capture, « le combat continue ».

Septembre 1962

Le capitaine Curutchet, dit « Pierre » ou « Capitaine André », ancien de la « Mission III » supervise les attentats du printemps 1962 et dirige à partir d’avril 1962 la branche Organisation Renseignements et Opérations (ORO) de l’OAS en métropole, secondé par Henri d’Armagnac, dit « Bourgogne », un exécutant lui aussi sans état d’âme. Henri d’Armagnac compte à son actif de nombreuses opérations ; il coiffe des groupes de plastiqueurs qu’il recrute et encadre ; il distribue les armes et le plastic ; enfin il choisit les objectifs ou répercute des choix effectués par Curutchet. C’est lui qui fournit l’explosif et un mètre de mèche pour l’attentat dirigé contre la librairie Présence africaine située rue des Écoles, dans le 5e arrondissement de Paris, ainsi que l’engin de 500 grammes déposé au domicile du porte-parole de la délégation française à Évian, qui n’a pas fonctionné.

Le 19 juillet 1962, le commissaire Bouvier de la PJ parisienne dresse cette liste qui n’est que provisoire et incomplète : du 4 au 15 juin 1962, en à peine deux semaines, pas moins de sept « cafés musulmans » ont été mitraillés. Au nombre de ces attaques, celle datée du 17 juin 1962 contre un café algérien situé rue Polonceau, dans le 18e arrondissement de Paris. À ce ciblage spécifique s’ajoute celui des locaux et des permanences communistes : l’OAS considère que le FLN et le PCF constituent une seule et même cible, le PC soutenant à ses yeux les combats du FLN pour l’indépendance de l’Algérie5.

L’incendie d’une camionnette au bas d’un immeuble de Bois-Colombes dans les Hauts-de-Seine attire inévitablement la police sur les lieux. Inspectant par routine la cage d’escalier, les policiers découvrent au premier étage un carton qui contient une machine à calculer américaine, une grenade ainsi qu’un lot de six masques ou feutres kaki portant l’inscription « Air Force Army ». Explorant les étages un à un, les policiers tombent au neuvième sur deux valises abandonnées et dans lesquelles s’entassent pêle-mêle des treillis de parachutistes, trente kilos d’explosifs, des grenades à poignée et des bombes de fabrication artisanale avec un système de mise à feu. Forçant la porte d’entrée de l’appartement devant lequel ils ont trouvé les valises, les policiers trouvent un véritable arsenal dont 150 kilos d’explosifs, dix-sept grenades défensives, une grenade au phosphore, cinquante détonateurs, deux mitraillettes, trois pistolets, trois fusils, des boîtes de poudre, des milliers de cartouches ainsi qu’un bazooka et un fusil-mitrailleur. Les policiers mettent aussi la main sur du papier à en-tête de la délégation générale de l’OAS et des documents concernant l’organigramme du « réseau Diamant »6.

Sous l’égide du capitaine de la Légion étrangère Pierre Sergent qui a formé en juin 1961 « l’OAS Métro », des groupes clandestins se maintiennent ainsi à Bruxelles, à Malte et à Madrid. Ces jusqu’au-boutistes font des émules. Cédant au mythe du combat clandestin ou à un certain romantisme de l’action, des jeunes se lancent à leur tour dans une guerre d’usure qui n’a plus aucun sens. Ils se regroupent principalement au sein de l’OAS Métro Jeunes (OMJ), qu’un rapport de police du 9 mars 1964 présente comme « la seule survivance organisée de l’OAS sous l’autorité du capitaine Sergent ». L’OMJ s’est formée autour de Jean Caunes – responsable toulousain du mouvement royaliste La Restauration nationale, et l’un des premiers à avoir rejoint l’OAS dès sa naissance.

À l’échelon central et à celui de ses régions, le mouvement dispose sur le papier de quatre bureaux – en vérité, deux seulement ont réellement fonctionné : celui des « opérations » et celui de la « logistique ». Jean Caunes dirige lui trois stages d’entraînement réservés à l’action clandestine que suivent une douzaine de militants. D’autres stages sont organisés en Belgique et en Espagne. Quelques-uns des militants participent par ailleurs à la diffusion de France presse-action, journal tapé et ronéoté rue de Rennes à Paris, puis dans d’autres imprimeries. Les services de renseignement ont repéré dès l’automne 1963 cette petite officine baptisée Agence centrale d’information et de propagande du CNR. Ce nouvel organisme très marqué à droite se fixe comme objectif la prise du pouvoir et la « disparition du régime », comme il le préconise dans une brochure éditée clandestinement titrée « Pourquoi nous combattons », dans laquelle sont célébrés les commandos Delta tombés durant l’action ou encore le lieutenant-colonel Jean Bastien-Thiry, fusillé pour avoir dirigé le commando du Petit-Clamart.

L’Agence centrale d’information et de propagande diffuse régulièrement des tracts dans la veine des directives du capitaine Sergent et qui reprennent certains de ses mots d’ordre tels que « Rejoignez l’OAS ». Pour brouiller les pistes, les tracts sont postés par paquets de cinquante enveloppes dans divers bureaux de poste de la région parisienne. Sans tarder, les services établissent autour de l’officine une surveillance étroite et qui va les conduire jusqu’aux chefs de l’OAS-Métro Jeunes. L’enquête se concentre d’abord sur un dénommé Michel Herbert, un monarchiste partisan de l’Algérie française qui tient depuis 1955 la librairie « Aux marches du palais » située 11 rue de Vaugirard. Autour de sa librairie gravitent de nombreux activistes dont un certain Jean-Pierre Lagrange, chef des plastiqueurs du groupe OAS 37. En décembre 1961, alors qu’il effectue sa troisième année à l’ENA, ce monarchiste convaincu collabore à la revue royaliste « L’Ordre français » sous le pseudonyme de Guérin7.

En février 1964 voit le jour le mouvement « Occident » à l’initiative de l’ancien pétainiste et fondateur de « Jeune Nation » Pierre Sidos. Autour de lui des hommes comme Alain Madelin, Gérard Longuet, futurs ministres sous Mitterrand et Chirac pour le premier, sous Sarkozy pour le second, Alain Robert, premier président du Groupe Union Défense (GUD) en 1968 et dirigeant d’Ordre Nouveau ou encore François Duprat. Le 2 juin, Occident s’invite au gala de l’UNEF et de la CGT qui se déroule au cinéma Le Savoie, boulevard Voltaire à Paris. Aux alentours de 21h30, une quinzaine de militants équipés de barres de fer, de chaînes de vélo et même de crochets de boucher, un attirail censé inspirer la terreur débarque sur le site.

Les premiers pétards éclatent dans le hall puis un tabouret passe au-dessus des têtes avant d’aller s’écraser sur le visage d’un spectateur. C’est le moment que choisit le commando pour se retirer. Occident ne s’attarde jamais sur les lieux de ses interventions ; ses « groupes action » se volatilisent prudemment avant l’arrivée de la police. Ce soir-là, certains membres d’Occident portaient des gourmettes à croix gammée et des croix de fer autour du cou. Dès lors, Occident se fait une spécialité de ce type d’opérations « coup de poing ». La « formation de combat de l’opposition nationale », comme il se définit lui-même, décide en 1966 de redoubler d’ardeur. Les attaques de réunions des gauchistes du quartier Latin se multiplient, la librairie Maspero et les locaux de l’Union des étudiants communistes sont ciblés à répétition.

Au printemps 1966, Occident se joint avec allégresse aux manifestations qu’organise Roger Holeindre, ancien para et barbouze de l’OAS contre « Les Paravents », la pièce de Jean Genet que personne, d’ailleurs, n’a lue – il suffit que Rivarol accuse le dramaturge d’insulter et de calomnier l’armée de façon ignominieuse. Le vendredi 2 mai 1966, un commando d’Occident fait irruption sur la scène aux alentours de 23 heures. Il lance des pétards dans la salle et déclenche une bagarre : un machiniste et un comédien sont blessés. Le 4 mai, le ban et l’arrière-ban d’Occident se joignent, banderole et croix celtique en tête, au cortège qui remonte la rue de l’Odéon à 19h30, une demi-heure avant le lever de rideau.

Manifestation à Paris, devant le Théâtre de l’Odéon où est jouée la pièce Les Paravents
de Jean Genet. Banderole du Mouvement Occident, « Gloire à l’armée ».

Le barouf des nationalistes se fait entendre jusqu’à l’Assemblée nationale où le député et futur ministre de l’Intérieur de Valéry Giscard d’Estaing Christian Bonnet dépose (avant de le retirer) un amendement réclamant que le montant de la subvention accordée à l’Odéon soit amputé du coût de la production des Paravents qui met effectivement en cause les militaires français durant la guerre d’Algérie. Plus d’un s’indigne que l’argent public puisse servir à monter une pièce que certains qualifient d’obscène et « d’attentatoire à l’honneur de l’armée ». Occident peut se targuer d’avoir finalement obtenu gain de cause et le retrait de l’œuvre de Genet.

Occident décide également d’aller affronter les gauchistes dans leur bastion de Nanterre : le groupe nationaliste lance en octobre 1966 deux opérations sur le campus. La première, le 17 octobre, consiste en un raid éclair, un lâcher de tracts au resto universitaire de trois minutes montre en main, avant que le commando ne reparte en voiture, laissant derrière lui des personnes blessées lors d’une brève échauffourée, dont une sérieusement. Les violences continueront ailleurs, à nouveau à Paris dans le quartier Latin ou à la porte de certains lycées parisiens8.

Le fascisme de l’OAS et des groupuscules qui lui ont succédé comme Occident nous renseigne sur l’ADN de l’État français. En effet, l’OAS, née de la volonté de conserver à tout prix l’Algérie dans le giron français s’est structurée sur la doctrine de contre-insurrection mise en œuvre par les forces armées régulières (voir à ce sujet cet article : L’ armée française au service du totalitarisme républicain). Son idéologie ultra-colonialiste est notamment portée après l’indépendance par des personnages tels que Jean-Marie Le Pen ou Roger Holeindre, qui fut son fidèle bras droit au Front National. Les ennemis de l’OAS qui furent essentiellement les communistes et les populations « musulmanes » sont aujourd’hui encore les vrais ennemis de la République française.


1 « Les ultras », Les plastiqueurs. Une histoire secrète de l’extrême droite violente, Frédéric Charpier, éditions La Découverte (2018).

2 « Le Pen « clando » », Ibid.

3 « Éloge du plastic », Ibid.

4 « De la voyoucratie », Ibid.

5 « Les cadences infernales des plastiqueurs de l’OAS », Ibid.

6 « Un incroyable arsenal », Ibid.

7 « Les jusqu’au-boutistes », Ibid.

8 « Les ultras de la barre de fer », Ibid.

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