Le Franc CFA : une monnaie sur mesure pour le FMI et la France (2/2)

Nous avons vu dans le précédent article comment la « guerre froide » fut un prétexte très utile pour maintenir les pays de l’ancienne « Afrique française » coincée dans le carcan monétaire du Franc CFA. Indexée sur le cours de l’euro, cette devise permet à la France de pomper l’ensemble des matières premières et des richesses de ses « anciennes » colonies. Bien que huit États de la zone CFA comptent adopter une nouvelle monnaie baptisée « Eco » d’ici 2020, peu de garanties nous permettant de croire que va cesser cette « ingérence » nous sont présentées.

L’« africanisation » des institutions de la zone franc lancée au début des années 1970 n’a pas été complète : la France siège toujours au sein des instances des trois banques centrales de Dakar, Yaoundé et Moroni. Au sein des conseils d’administration de ces trois institutions, elle dispose du même nombre de représentants et de voix que chaque État membre des espaces monétaires concernés. Les décisions se prennent à la majorité simple des voix, sauf celles concernant la modification des statuts de la BCEAO et de la BEAC qui doivent être prises à l’unanimité par les administrateurs. Cela signifie que la France a un droit de veto implicite sur les questions essentielles.

L’architecture institutionnelle des deux unions monétaires est chapeautée par une Conférence des chefs d’État et de gouvernement et par un Conseil des ministres. La première se réunit annuellement afin de décider, entre autres, des entrées et sorties de membres de son union monétaire. Dans le cas de l’Union Monétaire Ouest-Africaine (UMOA), elle tranche les questions qui n’ont pas fait consensus au sein du Conseil des ministres. Cependant, les compétences dévolues à ces organes sont souvent honorifiques : c’est l’État français, en tant que garant de la convertibilité des francs CFA, qui continue de donner le « la ». Paris a ainsi bloqué pendant plusieurs années la réintégration du Mali au sein de l’UMOA : elle n’est intervenue qu’en 1984, alors que Bamako en avait fait la demande depuis 1967.

De même, la Guinée-Bissau n’a pu rejoindre l’UMOA qu’en 1997, après avoir essuyé le refus des autorités françaises pendant plus de dix ans. Selon Paris, ces deux pays ne donnaient pas suffisamment de « gages de stabilité macroéconomique » (les taux d’inflation, de déficit public et d’endettement extérieur de la Guinée-Bissau par exemple s’écartaient des normes observées dans les États de la zone franc)1. Tout en maintenant un fort ancrage au sein des instances africaines de la zone franc et au-delà, Paris prend toutes les grandes décisions concernant les francs CFA et comorien, souvent sans même informer au préalable les États concernés.

Cela fut le cas, à la veille des indépendances, lors de la dévaluation de décembre 1958 du franc français, et lors de celle d’août 1969. Ces décisions unilatérales ont obligé les pays africains à s’ajuster, afin de maintenir la parité avec le franc français, et ont eu des répercussions négatives pour eux, dont une hausse du coût de la vie, surtout en ville, et un renchérissement de la dette extérieure. En 1994 se joua un scénario semblable, avec des conséquences plus dramatiques encore : contre l’avis de la majorité des dirigeants africains, la France décida de dévaluer de 50 % les francs CFA. L’histoire de cet événement, qui provoqua une onde de choc sans précédent dans la zone franc, montre comment les autorités françaises ont pris l’habitude de fonctionner.

Tout commence au début des années 1980 avec la hausse des taux d’intérêt au niveau mondial, la chute des cours des matières premières et la crise internationale de la dette qui s’ensuit. Les pays de la zone franc sont durement touchés. Très vite, on assiste même à la descente aux enfers de ses poids lourds, le Cameroun et la Côte d’Ivoire. Le FMI, qui a déjà accordé des prêts à plusieurs pays et ne voit pas venir les remboursements, exige alors un « ajustement réel », c’est-à-dire une compression de la demande intérieure via une baisse des dépenses publiques et des importations afin de ramener à l’équilibre les comptes publics et le solde extérieur. Il souhaite l’accompagner d’un « ajustement monétaire » qui doit se concrétiser par une dévaluation des francs CFA. Du point de vue du FMI, il ne s’agit pas seulement de récupérer ses fonds, mais aussi d’installer les conditions nécessaires à l’imposition de son dogme néolibéral, en plein triomphe depuis la chute du bloc soviétique en 1991.

La France refuse cette seconde mesure : elle craint de toucher à un symbole précieux de la coopération monétaire franco-africaine. Elle veut un ajustement réel et rien d’autre. Mais sa politique intérieure va compliquer les choses. Le gouvernement socialiste de François Mitterrand, élu en 1981, a en effet opté pour une stratégie de « désinflation compétitive » : ayant échoué une première fois à relancer l’économie française, il veut recouvrer un regain de compétitivité-prix en réduisant l’écart d’inflation avec les pays concurrents. Exsangues et rattrapés par leurs erreurs de gestion passées, les États de la zone franc sont obligés de baisser les prix garantis aux producteurs agricoles, les dépenses sociales et d’investissement. Face au plafonnement du crédit intérieur, ils accumulent les arriérés de paiement intérieurs et laissent filer la dette extérieure. En 1991, à l’exception du Burkina Faso et du Tchad, tous les pays de l’espace franc CFA présentent un ratio d’endettement extérieur dépassant 100 % du PIB : plus de 600 % en Guinée équatoriale et au Congo, plus de 300 % en Côte d’Ivoire, plus de 200 % au Gabon, au Mali et au Cameroun. Au même moment, les investisseurs étrangers, profitant de la libre convertibilité du franc CFA et du libre transfert des capitaux, rapatrient massivement leurs profits et désinvestissent lourdement.

Les dirigeants africains ne veulent pas d’une dévaluation : ils en redoutent les conséquences économiques, sociales et politiques. Car elle aura pour effet d’augmenter les prix des importations de biens et aliments, dont leurs pays sont de grands consommateurs, et donc les prix intérieurs. Le pouvoir d’achat va donc baisser, surtout en milieu urbain. Le risque est alors de voir émerger des tensions sociales, susceptibles de déstabiliser politiquement les pouvoirs en place. Autre conséquence inévitable : leurs dettes extérieures étant libellées en monnaies étrangères, leur montant va s’alourdir. En ce qui concerne les pays exportant principalement des produits primaires dont les prix sont fixés à l’étranger, les bénéfices sont loin d’être assurés.

Au début des années 1990, la situation ne s’améliorant pas, le FMI revient à la charge avec son projet de dévaluation. Il va trouver les relais nécessaires pour le voir se réaliser, entre autres grâce à son directeur, Michel Camdessus, ancien directeur du Trésor et gouverneur de la Banque de France. Afin de se faire entendre, le FMI pratique un chantage : fin 1991, il refuse de continuer à prêter de l’argent à la Côte d’Ivoire, lui offrant deux options. Soit elle rembourse les dettes qu’elle a contractées auprès du Fonds monétaire, soit elle accepte l’idée d’une dévaluation. Faute de quoi, le pays sera déclaré off-track, c’est-à-dire suspendu des programmes de prêts des deux institutions de Bretton Woods, le FMI et la Banque mondiale. En 1992, la rumeur d’une dévaluation prochaine se répand, aggravant les fuites des capitaux. C’est la panique chez les dirigeants africains qui ne sont tenus au courant de rien par Paris. Le 31 juillet, Félix Houphouët-Boigny, Omar Bongo, Blaise Compaoré et Abdou Diouf, respectivement présidents ivoirien, gabonais, burkinabé et sénégalais se rendent en catastrophe à l’Élysée. Ils demandent à François Mitterrand d’intervenir afin d’empêcher la dévaluation. Leur hôte français les rassure… alors que la décision de dévaluer est déjà prise !

Un changement de majorité politique en France va aider à concrétiser le projet. En mars 1993, Édouard Balladur, partisan d’une politique libérale, est nommé Premier ministre. Il nomme dans son cabinet une cadre du Trésor, Anne Le Lorier, qui a déjà travaillé avec lui lorsqu’il était ministre de l’Économie. C’est elle qui va piloter l’opération de dévaluation en lien avec un petit groupe de hauts cadres français, le FMI et la Banque mondiale. Le 2 août 1993, l’affaire se précise : les autorités monétaires de la zone franc suspendent les rachats des billets CFA en dehors de la zone franc. Peu après, la BEAC décide de ne plus assurer la convertibilité de ses billets de francs CFA détenus dans l’UMOA. La BCEAO fait de même concernant ses billets se trouvant au sein de la CEMAC. Les billets de francs CFA des deux zones ne peuvent donc plus s’échanger directement entre eux, il faut désormais passer par la « monnaie d’ancrage », c’est-à-dire le franc français.

Au même moment, le ton de Paris à l’égard de ses « partenaires » africains change radicalement. Le 16 septembre, Édouard Balladur annonce par écrit aux chefs d’État que la France ne consentira plus d’avances aux pays qui n’auront pas conclu un accord avec le FMI et la Banque mondiale. Le même message est délivré quelques jours plus tard par Edmond Alphandéry, ministre français de l’Économie, lors d’une réunion des ministres des Finances de la zone franc à Abidjan. Cette nouvelle politique, appelée « doctrine d’Abidjan » ou « doctrine Balladur », fait de la dévaluation un passage obligé, puisque le FMI ne veut traiter qu’avec les États ayant accepté le principe d’une dévaluation.

Le dernier acte de cette étrange saga se déroule en janvier 1994 à Dakar. Officiellement, les représentants des pays de la zone franc, dont dix chefs d’État, y sont réunis pour décider du sort de la compagnie aérienne panafricaine Air Afrique qui traverse une grave crise. En réalité, ils parlementent pendant des heures à propos de la dévaluation, qu’ils veulent toujours éviter, avec des cadres du Trésor français, dont son directeur Christian Noyer, le ministre français de la « Coopération » Michel Roussin, le directeur général du FMI Michel Camdessus et une responsable de la Banque mondiale, Katherine Marshall. Après dix-sept heures d’un huis clos très tendu, les dirigeants africains jettent l’éponge et, le soir du 11 janvier, à 20 h 50, le ministre camerounais des Finances, Antoine Ntsimi, encadré par Michel Roussin et Michel Camdessus, annonce aux médias qu’à partir du 12 janvier à 0 heure, un franc CFA vaudra 0,01 franc français, contre 0,02 auparavant2.

En 1970, le Conseil économique et social français dresse, dans un rapport, la liste des « avantages incontestables pour la France » du maintien de la zone franc. Il relève que les pays africains de la zone franc apportent à l’Hexagone de plus en plus de devises dont une partie sert à régler leur déficit commercial vis-à-vis de l’économie française. Autre aspect bénéfique pour l’État français : « Les pays d’outre-mer restent pour les exportations françaises sinon des « marchés privilégiés », du moins des débouchés à la fois importants et stables ». Enfin, le système CFA « s’est révélé intéressant car la liberté des transferts apporte une garantie aux intérêts français en Afrique » et il permet à la France « d’acheter des matières premières en francs français ». Près de cinquante ans après ce diagnostic, la situation n’a guère changé.

Contrairement aux affirmations selon lesquelles il participerait désormais « à la politique d’aide au développement de la France », le franc CFA poursuit en effet sa mission d’origine consistant à travailler, avant tout, au service des intérêts économiques français. Cela n’a rien d’étonnant puisque, conçu dans cet objectif, il n’a jamais été soumis à des modifications de fond depuis sa naissance. Deux acteurs en sont toujours les grands bénéficiaires : l’État et les multinationales françaises, dont les intérêts sont entremêlés. Comme autrefois, le franc CFA donne à la France un accès privilégié et aisé à des ressources agricoles, forestières, minières et énergétiques : le mécanisme du compte d’opérations lui permet d’acquérir en zone franc ces matières premières dans sa propre monnaie. Ce système amène donc les pays africains à concéder à la France des facilités relativement élargies sur leurs propres ressources.

Etats utilisateurs du Franc CFA. UEMOA : Union Economique et Monétaire Ouest-Africaine et CEMAC : Communauté Economique et Monétaire de l’Afrique Centrale.

Grâce au dispositif franc CFA, la France reste l’un des premiers créanciers des États de la zone, ce qui est aussi avantageux : sur chaque prêt qu’elle accorde, elle gagne de l’argent et des moyens de pression sur ses débiteurs. Cette position de créancier privilégié en zone franc s’explique par au moins trois raisons. D’abord, la stabilité du taux de change permise par la parité fixe tend à stimuler les emprunts dans la monnaie d’ancrage : le risque de change est plus faible vis-à- vis de l’euro que vis-à-vis des autres devises. Ensuite, le système CFA pousse, comme nous le verrons plus loin, à freiner le crédit intérieur, ce qui oblige les États à s’endetter à l’extérieur afin de financer leur développement. Enfin, la dimension politique du franc CFA, qui place les États de la zone franc sous la tutelle du gouvernement français, oblige bien souvent ces derniers à se tourner vers la France pour des demandes d’aides.

Paris a par exemple beaucoup prêté à la Côte d’Ivoire. Entre 1970 et 2009, la dette bilatérale globale de la Côte d’Ivoire « excédait en moyenne » sa dette multilatérale en raison de ses « liens particuliers » avec « certains pays occidentaux, notamment la France », relevait la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique (CEA) en 2013. La France a été également l’État qui a le plus fourni de financements au Cameroun entre 1975 et 1998, lui accordant 253 prêts valant 5 035 millions de dollars, devançant largement l’Allemagne, second bailleur de fonds (86 prêts pour 2 166 millions de dollars), selon la CEA. Ces prêts étaient très majoritairement « liés », c’est-à-dire comportant une contrepartie : en échange des crédits obtenus, le Cameroun devait se fournir auprès de la France en biens et services. Résultat, la France était à la fois le premier créancier du Cameroun et son premier fournisseur.

Grâce à ses prêts, la France ne gagne pas seulement de l’argent : à la clé, il y a aussi des contrats pour ses entreprises. Une partie des fonds octroyés sont en effet utilisés dans des projets qui profitent à des opérateurs économiques français. Bouygues, Keolis et Alstom ont ainsi obtenu le marché de la construction et de l’exploitation d’une ligne de métro à Abidjan, financé par un prêt français de 1,4 milliard d’euros accordé à la Côte d’Ivoire en 2017. Les autorités françaises ont en plus conçu un instrument qui permet aux grands groupes français de tirer des revenus supplémentaires des prêts aux États africains. Il s’agit du Contrat de Désendettement et Développement (C2D). Ce dispositif a été créé en 2001 à la suite de la décision des pays donateurs d’effacer les dettes des États ayant rempli les conditions de l’initiative pour les Pays Pauvres Très Endettés (PPTE) du FMI et de la Banque mondiale.

Alors que les autres bailleurs de fonds ont annulé effectivement les dettes bilatérales contractées par leurs partenaires, la France a choisi de les convertir de manière très spéciale, comme l’explique elle-même « l’Agence Française de Développement (AFD) », établissement public français de financement du développement : « Une fois qu’un pays pauvre très endetté a signé un C2D avec l’AFD, le pays continue d’honorer sa dette jusqu’à son remboursement et, à chaque échéance remboursée, l’AFD reverse au pays la somme correspondante sous forme de don. Celle-ci sert alors à financer des programmes de lutte contre la pauvreté.

L’AFD contrôle donc l’ensemble du processus, participant au choix des secteurs à financer, contrôlant les passations de marchés, etc. Selon ses propres chiffres, les entreprises qui héritent des marchés financés par ce mécanisme sont essentiellement françaises. Ainsi, pour le premier C2D (520 millions d’euros) conclu en 2006 avec Yaoundé, 88 % des projets routiers ont été attribués à des entités françaises, dont une filiale de Vinci. Dans le cadre du second C2D (327 millions d’euros), signé en 2011, les expertises et l’assistance technique de projets dans le secteur agricole ont été confiées à des organismes qui étaient tous français. L’AFD explique cette prédominance par le fait que les groupes tricolores opèrent depuis longtemps au Cameroun et ont par conséquent acquis un savoir-faire et des sources d’approvisionnement en matériaux plus performants que leurs concurrents. Les prêts français facilités par le système CFA et les C2D permettent de ce fait aux sociétés hexagonales de conforter leurs positions et monopoles historiques3.

Après les débats qu’il a suscités lors de la dévaluation de 1994, le franc CFA est redevenu un non-sujet, en particulier pour les médias français. La situation a changé à partir de 2015-2016, résultat probable d’une conjonction de divers facteurs : les rumeurs de dévaluation en zone CEMAC en 2015 et 2016, les déclarations critiques du président tchadien Idriss Déby en août 2015 appelant à « couper un cordon qui empêche l’Afrique de décoller », la prise de conscience de plus en plus aiguë des « jeunes générations », la prise de parole de quelques intellectuels africains. La publication, en septembre 2016 en France, à la veille d’une réunion des ministres des Finances de la zone franc, d’un livre collectif d’économistes africains et français, Sortir l’Afrique de la servitude monétaire. À qui profite le franc CFA ? a tout particulièrement redonné de la visibilité à la monnaie franco-africaine dans le paysage médiatique francophone.

Selon les économistes critiques du franc CFA, plusieurs évolutions sont indispensables : aller vers un régime de change qui octroie plus de flexibilité aux pays de la zone franc ; avoir des banques centrales d’un nouveau type qui, outre la stabilité des prix, prennent en compte la croissance et le développement et articulent de manière cohérente leur politique monétaire avec les politiques budgétaires nationales ; réformer les systèmes financiers et bancaires en vue de faciliter le financement des économies ; et renforcer la solidarité budgétaire entre États. Parallèlement à la réémergence de ce discours expert critique, on assiste à une mobilisation inédite d’associations et de groupements citoyens africains autour d’enjeux plus politiques. Au Sénégal, un « Front antifranc CFA » s’est par exemple constitué et a organisé des conférences et manifestations de rue, mettant en avant la nécessité pour les pays africains de la zone franc d’acquérir leur « souveraineté monétaire ».

Ces mouvements sociaux plaident en faveur de la disparition des symboles de la « colonialité monétaire », de moins en moins supportables. Ils ne veulent plus du nom franc CFA et souhaitent que les signes monétaires ne soient plus fabriqués en France. Ils demandent la suppression des comptes d’opérations et la fin de la présence française dans les banques centrales. Leurs arguments rencontrent un écho important dans l’opinion publique, qui sent bien que, sans indépendance monétaire, les États de la zone franc restent soumis à la France de multiples manières. Si les partis politiques restent très timides, on a constaté une petite évolution du côté de certains chefs d’État. Comme nous l’avons vu, Idriss Déby a élevé la voix en 2015 afin de régler ses difficultés budgétaires – ce qui lui a valu d’être qualifié en off d’« analphabète monétaire » par un fonctionnaire de Bercy quelques mois plus tard. Avant Idriss Déby, le président sénégalais Abdoulaye Wade avait déclaré, de manière assez isolée, en 2010 : « Après cinquante ans d’indépendance, il faut revoir la gestion monétaire. Si nous récupérons notre pouvoir monétaire, nous gérerons mieux. Le Ghana a sa propre monnaie et la gère bien ; c’est le cas aussi de la Mauritanie, de la Gambie qui financent leurs propres économies ».

Cependant, comme autrefois, il ne semble pas y avoir unanimité au sein du « club » des dirigeants de la zone franc, dont les rapports avec Paris restent décidément ambigus : le président de la Côte d’Ivoire Alassane Ouattara s’est élevé à plusieurs reprises contre les demandes de changement formulées par des économistes du continent. Côté français, plusieurs partis ont pris, au cours de ces dernières années, notamment à l’occasion de la préparation de la présidentielle française de 2017, des positions prônant la fin du franc CFA : le Parti Communiste Français, La France Insoumise, le Nouveau Parti Anticapitaliste (NPA) et Lutte Ouvrière. Cependant, ces différentes formations politiques n’ont pour l’instant posé aucun acte permettant d’aller plus loin, à l’exception du Parti communiste.

En février 2018, une sénatrice de ce parti, Christine Prunaud, membre de la commission des Affaires étrangères et de la Défense, a ainsi adressé une question au ministre français de l’Économie sur l’avenir du franc CFA. S’interrogeant sur les « mesures envisagées » en vue de répondre aux contestations grandissantes sur le continent africain, la sénatrice précisait : « Si ces pays se sont libérés de la tutelle coloniale, leur autonomie et indépendance financière ne sont toujours pas assurées, compte tenu des spécificités du franc CFA ». Trois ans plus tôt, la fondation Gabriel Péri avait organisé, sous le parrainage du sénateur communiste Dominique Watrin, un débat sur l’avenir du franc CFA au Sénat4.

« Il faut sortir du franc CFA », affirment de plus en plus les mouvements sociaux africains et un certain nombre d’économistes. Comment cela peut-il se faire ? Sur le plan juridique, la réponse semble simple puisque la « sortie » est une option prévue par les traités signés par les États membres. L’article 36 du traité de l’UMOA stipule dans ses deux premiers alinéas : « Tout État membre peut se retirer de l’Union monétaire ouest-africaine. Sa décision de retrait doit être notifiée à la Conférence des chefs d’État et de gouvernement de l’UMOA. Elle entre en vigueur de plein droit cent quatre-vingt (180) jours après sa notification. Ce délai peut, cependant, être abrégé d’accord parties ». Le traité de la CEMAC comporte en son article 58 des dispositions similaires. Chaque État peut également dénoncer la convention de coopération monétaire et, par ricochet, la convention de compte d’opérations qui le lient à la France. En somme, s’il veut sortir de la zone franc, aucun État n’a besoin de permission. Il suffit de prendre ses responsabilités.

Cela étant dit, il faut distinguer deux scénarios de sortie : une sortie individuelle et une sortie collective. La première pourrait être qualifiée de « sortie nationaliste » : les pays décidant de suivre cette voie iraient battre leur propre monnaie. Évidemment, si l’un des pays phares des deux unions monétaires, soit le Cameroun, la Côte d’Ivoire ou le Sénégal, choisissait de quitter la zone franc, comme l’ont fait autrefois l’Algérie, la Guinée, Madagascar, le Maroc, la Mauritanie, la Tunisie et le Vietnam, le système CFA pourrait difficilement se maintenir. La solution d’un départ isolé comporte toutefois beaucoup d’incertitudes et de risques et n’est pas immune de tentatives de sabotage. L’autre option envisageable, c’est celle que l’on pourrait appeler la « sortie panafricaniste » : les pays africains d’une même union monétaire décideraient d’abolir la convention de coopération monétaire et la convention de compte d’opérations avec la France dans une démarche collective et solidaire. En lieu et place d’éventuelles sorties individuelles, c’est donc la France qui « sortirait » dans un premier temps, alors que les unions monétaires seraient maintenues en l’état. Il n’y aurait en conséquence plus de compte d’opérations, de centralisation des réserves de change à Paris ni de « garantie » française de convertibilité. Il n’y aurait évidemment plus de représentants français dans les banques centrales et les réserves en devises repasseraient sous le contrôle des pays africains. La politique monétaire et de change relèverait désormais de la responsabilité collective des États africains, qui auraient aussi la latitude de renommer leurs monnaies et de faire fabriquer leurs signes monétaires ailleurs qu’en France.

Au-delà des questions concernant les modalités de sortie et leurs conséquences, il existe plusieurs propositions visant à rompre avec l’immobilisme monétaire actuel. Certaines prévoient de réformer la zone franc. Parmi celles-ci, une idée est de plus en plus évoquée : arrimer le franc CFA à un panier de monnaies (dollar, euro, yuan, livre sterling, par exemple) et non plus seulement à l’euro, afin de tenir compte, entre autres, du fait que les pays de la zone franc commercent de plus en plus avec d’autres espaces monétaires. Si elle constituerait une avancée en donnant plus de flexibilité au taux de change, cette réforme ne résoudrait toutefois pas le problème de l’absence de solidarité budgétaire entre des États qui ne disposent pas du levier de la politique monétaire et de change permettant de s’ajuster. Elle maintiendrait donc toujours la « dévaluation interne » comme mécanisme d’ajustement. Par ailleurs, elle ne mettrait pas fin à la tutelle française sur l’UEMOA et la CEMAC dont l’autonomie monétaire, quoique plus importante, resterait limitée5.

Le Franc CFA constitue ainsi un frein à toute possibilité d’émancipation pour les populations subissant son existence. Complaisamment gardé en activité par les États qui l’utilisent, il demeure un formidable outil de mainmise monétaire pour Paris et plus généralement pour l’Union Européenne. Le souverainisme à l’africaine ne représente pourtant pas une solution viable à la résolution de ce problème. Les gouvernements africains comme européens ne sont en effet pas des institutions vis-à-vis desquelles nous pouvons avoir confiance, étant donné leurs prédispositions à exercer rapine et prédation.

1 « Paris au cœur des institutions africaines », L’arme invisible de la Françafrique. Une histoire du Franc CFA, Fanny Pigeaud et Ndongo Samba Sylla, éditions La Découverte (2018).

2 « Une dévaluation imposée par Paris et le FMI (1994) », Ibid.

3 « Un outil clé de l’économie française », Ibid.

4 « Une contestation protéiforme et grandissante », Ibid.

5 « Rompre avec l’immobilisme monétaire », Ibid.

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