Crise et Reprise – Le coronavirus et l’économie aux Etats-Unis

Dans ce récent article dont nous proposons la traduction, l’historien Aaron Benanav, membre du collectif Endnotes, propose un rapide panorama de la situation économique des Etats-Unis et du profond impact qu’aura et qu’a déjà la crise provoquée par la pandémie sur les travailleur·ses étasunien·nes, à travers une analyse de l’évolution des salaires et du taux de chômage.
Son ouvrage sur l’histoire mondiale du chômage depuis l’après-guerre sera bientôt publiée aux éditions Verso.

Le rapport publié aujourd’hui [le 3 avril 2020 NdA] par le Bureau of Labor Statistics (BLS) ne reflète que partiellement le cataclysme en cours sur le marché du travail étasunien. La forte hausse de 0,9 % du chômage — déjà digne de faire l’actualité — ne donne qu’une ébauche de la mise à l’arrêt de l’économie étasunienne. Depuis les enquêtes menées par le BLS durant la semaine du 12 mars, 10 millions de personnes supplémentaires ont demandé des allocations chômage. Ce n’est qu’après la publication des chiffres d’avril, le mois prochain, que nous commencerons à saisir en termes statistiques plus précis l’ampleur du crash du Covid-19. Si l’on s’appuie sur les demandes d’allocations à ce jour, on peut d’ores et déjà affirmer que le taux de chômage réel est probablement supérieur à 10 %.

Au regard de la tendance à la hausse du marché boursier, ces dix dernières années, on peut penser que l’économie étasunienne était en bonne santé avant le début du krach, et que le marché du travail va donc se relever du choc qu’est ce nouveau coronavirus, une fois la crise sanitaire écartée. En réalité, c’est tout le contraire : les bases de l’économie étasunienne étaient déjà incroyablement fragiles. Et ce, depuis un certain temps déjà.
Après une décennie de faible croissance économique, le marché du travail commençait tout juste à se relever de la dernière crise, en 2008. Si l’histoire peut être une leçon pour l’avenir, alors on peut dire qu’il faudra au marché du travail encore plus de temps pour se remettre de cette crise-ci. Nous commençons seulement à saisir l’ampleur réelle de cette catastrophe du point de vue des travailleur·ses étasunien·nes.

Nous savons dès à présent qu’en parallèle de la crise sanitaire, une plus large crise économique se dessine, frappant avant tout les travailleur·ses. La population active se segmente grossièrement en trois groupes. SI les premières estimations sont justes, alors près du tiers des étasunien·nes travailleront à domicile. Selon les calculs de la Fed, un autre tiers continue de travailler, malgré des conditions dangereuses et l’absence de protections adéquates. Cela reviendrait à dire que le tiers restant est déjà mis au chômage, ou le sera dans les semaines à venir.

File d’inscription au chômage à Las Vegas, mars 2020

Les travailleurs étasunien·nes, en perdant leur emploi, ne perdent pas seulement leurs moyens de subsistance. Pour la plupart des ménages, l’emploi constitue un accès à une assurance maladie ; garantie particulièrement cruciale en cette période de pandémie. De nombreuses personnes, y compris celles à la charge de ces nouveaux chômeurs, sont en train de perdre cet accès. L’année dernière, la Fed estimait que 40 % des étasunien·nes auraient des difficultés à réunir 400 dollars en cas d’urgence. En raison de la déliquescence du système de santé étasunien, les factures médicales imprévues provoquaient déjà des urgences de ce genre, bien avant l’arrivée du Covid-19. La crise actuelle constitue un catalyseur d’une situation déjà précaire.

Étant donnée la vitesse à laquelle l’économie s’effondre à l’heure actuelle, certains analystes prévoient que la prochaine récession rivalisera avec la Grande Dépression. Ce serait déjà un problème de taille pour une économie saine mais, étant donné les piètres performances de l’économie US ces dernières années, il lui sera particulièrement difficile d’y faire face. Le cycle économique qui vient de s’achever a été le plus faible depuis la Grande Dépression, bien qu’il ait été la plus longue phase de reprise jamais enregistrée. Le PIB réel a augmenté au rythme d’à peine 1,7 % par an en moyenne entre 2008 et 2019, contre 2,5 % entre 2001 et 2007 et 3,4 % entre 1991 et 2000. À titre de comparaison, le taux de croissance économique moyen était de 4,0 % par an au cours du quart de siècle 1948-1973.

Croissance du PIB réel aux États-Unis

Ces ralentissements structurels de la croissance économique étasunienne ne se manifestent pas de la même manière en fonction de la position d’un individu au sein des rapports de classe, c’est-à-dire selon la part du revenu d’un ménage qui trouve son origine dans le salaire ou, inversement, le rendement d’un capital. Après le krach de 2007, la Fed a pris des mesures d’exception pour sauver la valeur des actifs financiers, provoquant un boom majeur sur les marchés boursiers post-crise. Il n’en a pas été de même pour le marché du travail, qui a subi une longue « reprise sans emplois », la dernière d’une série de reprises du même genre depuis le milieu des années 70. Les flambées de chômage ressemblaient autrefois à des pics ponctuels ; aujourd’hui, elles ont davantage la forme de larges crêtes. La faiblesse du marché du travail donne lieu à un découplage entre croissance de la productivité du travail et revenu des travailleur·ses, entraînant à son tour une baisse brutale et historique de la part du travail dans les revenus étasuniens, contre une augmentation de celle du capital. Ce dernier cycle économique n’a fait que renforcer ces tendances.

Taux de chômage aux Etats-Unis

Il aura fallu sept ans, c’est-à-dire jusqu’en 2014, pour que les niveaux d’emploi retrouvent leur sommet d’avant-crise. Cette croissance sans emploi n’est pas le fait de l’accélération de l’automation [du procès de production NdA], mais plutôt d’une stagnation à long terme des taux de croissance économique, avec des conséquences durables pour les travailleur·ses étasunien·nes. En 2019, dernière année du récent cycle économique, le taux de chômage est tombé à 3,5 %, son plus bas niveau depuis le milieu des années 60. L’économie aurait dû connaître une surchauffe, avec des taux d’inflation élevés, mais la croissance du salaire nominal de nombreux travailleurs commençait seulement à décoller. Les économistes de la Fed considèrent que, dans l’économie actuelle, le taux de chômage ne reflète plus fidèlement les faiblesses du marché du travail. Le ratio entre emploi et population pour la tranche d’âge active remontait à peine son niveau d’avant-récession, alors que les personnes qui avaient déserté la population active voilà dix ans continuent de retrouver du travail. Dans le même temps, nombre de travailleur·ses recherchaient encore un emploi tout en travaillant, parce que les postes obtenus après la récession étaient insatisfaisants (salaires faibles par rapport à la formation, la qualification et l’expérience accumulées). Les statistiques n’offrent qu’une esquisse sommaire de l’ampleur des souffrances subies par les travailleur·ses étasunien·nes.

Parallèle entre l’évolution du taux de chômage (en rouge) et celle du salaire moyen des nouveaux·lles travailleur·ses non-cadres (en bleu)

Le sous-emploi était largement répandu, y compris parmi les travailleur·ses ayant bénéficié d’études supérieures, censées les mettre à l’abri des aléas du marché du travail. Selon l’Economic Policy Institute, les 60 % de travailleur·ses les moins bien rémunéré·es parmi celles et ceux qui ont reçu une formation universitaire avaient encore, en 2018, des salaires inférieurs à ceux de 2000. Beaucoup sont restés cantonnés à des emplois qui auparavant ne nécessitaient pas de diplômes supérieurs, alors même qu’ils avaient dû supporter le lourd fardeau des dettes étudiantes, à peine allégées par le gel temporaire du paiement des intérêts décidé par le gouvernement. Ce qui à bien des égards constituait une reprise balbutiante pour les travailleur·ses en 2018 et 2019 vient d’être tué dans l’œuf.

Les ménages ouvriers seront probablement plus touchés encore qu’en 2008, et pas seulement à cause d’une augmentation plus rapide du taux de chômage. De nombreux ménages, après avoir perdu leur couverture maladie, seront confrontés à des dettes médicales croissantes, alors même qu’ils vont perdre des membres de leur famille à cause du Covid-19. Si les réductions de bons alimentaires voulues par Trump et qui devaient prendre effet au 1er avril n’avaient pas été annulées, la situation de nombreux ménages aurait été aggravée. Ces dernières semaines ont été marquées par de spectaculaires revirements de la part d’entreprises étasuniennes, des volte-face risibles si elles n’étaient révélatrices de l’extrême difficulté dans laquelle se trouvent aujourd’hui les travailleur·ses étasunien·nes. Uber, qui a dépensé d’énormes sommes d’argent pour combattre les tentatives de ses chauffeurs d’être reconnus comme employés, va maintenant devoir aider ces mêmes chauffeurs à accéder aux allocations chômage en application de la loi CARES. Pourtant, et comme bien d’autres travailleur·ses, ces derniers vont avoir bien des difficultés à obtenir ces indemnités.

Les États-Unis n’étaient pas préparés à une crise du marché du travail de cette envergure. Selon l’OCDE, durant la dernière crise déjà, seul·es 38 % des chômeur·ses recevaient une allocation (contre 51 % au Royaume-Uni, 60 % en France ou encore 99 % en Allemagne). D’après le National Employment Law Project, depuis 2008, de nombreux États ont fait face aux contraintes budgétaires en complexifiant les demandes d’allocations chômage, par la multiplication des critères d’éligibilité et la baisse des indemnités. Symptôme de cette tendance à l’œuvre, les sites internet des États tombent en panne sous le poids des tentatives de demande.

Des centaines de voitures font la queue pour accéder à la banque alimentaire de Duquesne, Pennsylvanie, le 30 mars 2020
Photo de Andrew Rush

Quels sont les effets à plus long terme de la hausse actuelle du chômage ? En s’appuyant sur des outils développés à la suite de la faillite de Lehman Brothers, en 2007, la Fed pourrait bien être capable de stabiliser l’architecture financière des États-Unis — et du monde — bien qu’il soit encore trop tôt pour dire si ces efforts seront victorieux. Mais, même dans ce cas, les retombées pour les travailleur·ses étasunien·nes seront certainement considérables. Sans aucun autre moteur à la croissance que l’« effet de richesse » lié à la hausse de la valeur des actifs, l’économie étasunienne va croître encore plus lentement, probablement, que lors du précédent cycle économique — surtout si les entreprises et les ménages sont contraints de rembourser les importantes dettes accumulées et les retards de paiement. Dans ces conditions, le marché du travail mettra encore plus de temps à se rétablir cette fois-ci que la précédente, et, la dernière fois, il lui avait fallu sept ans pour se relever.

Les travailleur·ses se retrouveront donc exposé·es une fois de plus à une longue période d’insécurité salariale, entraînant probablement une nouvelle augmentation des inégalités économiques. Nombreux sont celles et ceux qui verront le sol se dérober sous leurs pieds, écrasé·es par le remboursement des prêts étudiants, des prêts automobiles, des cartes de crédit, des dettes médicales et des arriérés de loyer ou d’hypothèques dans le contexte d’une économie fragile. Une large part du plan de relance (2000 milliards de dollars) est constituée de subventions, sans encadrement, aux entreprises américaines, ce qui ne permettra probablement pas de remettre l’économie sur pied. Ces dernières années, les entreprises ont choisi de conserver leurs liquidités, de les distribuer sous forme de dividendes ou de racheter leurs propres actions afin d’augmenter le rendement des actionnaires plutôt que d’investir dans leur développement économique. Pour changer cette situation, il faudrait contester l’emprise des investisseurs privés sur l’économie — chose contre laquelle les politiciens et leurs riches financeurs continueront de lutter de toutes leurs forces.

2019 aura été une année de soulèvements dans le monde entier. Attendez-vous à ce que 2020 en apporte davantage.

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